L’Œil Rouge du Dragon

Je souhaite partager avec vous mon premier roman. Si les elfes, orques, gobelins et autres vous sont familiers, sachez que ces derniers seront absents de l'aventure que je vous propose, en contre partie je vous réserve de belles surprises...

16 mars 2009

Chapitre I

Quand la terre d’une clairière enfante un dragonnet et un ébènien, le jour de la célébration de l’Alliance. Le récit de Mélane-Atrisse raconté par le Doyen.

Le ciel de la nuit de cette partie du Monde était clair. Mynia et Narya, les lunes jumelles, étaient blanches et rondes dans l’immensité sombre piquée d’étoiles. Au-dessus des forêts profondes qui couvraient la Terre Boisée, elles semblaient veiller un immense rocher qui coupait les fortifications d’une cité isolée. Trois individus s’y trouvaient, assis à son extrémité, les pieds au-dessus du vide, ils contemplaient le ciel sans nuage, sans parler. Vint le moment où un roitelet se posa sur l’épaule de celui qui avait une longue barbe aux poils dorés. Un long bâton surmonté d’une pierre laiteuse était posé à ses côtés. Celui-là était maître An-Drena, Protecteur de Garouhane, Filleul de Fòwood. Ce dernier se leva, et l’oiseau voleta pour se poser sur le doigt qu’il tint près de sa bouche.
« Va, et vole avec le vent.
Porte le message confié, et reviens rapidement », lui dit-il alors.
Le roitelet abandonna le doigt de maître An-Drena, et s’envola au-dessus des sylves sous le regard lumineux de Mynia et Narya.
« Ainsi, je devrais rapidement obtenir des bruits de Malvigne » reprit le sorcier à l’intention de ses compagnons qui regardaient l’oiseau s’éloigner.
A présent, le vent s’engouffrait dans les pans de ses vêtements et bientôt, renversa la capuche de sa cape en découvrant ses cheveux longs et dorés.
« Et seuls les soupirs du Monde pour réponse », murmura d’une voix extraordinairement mélodieuse celui qui semblait le plus âgé.
L’air inquiet, celui-ci amena contre son corps sec et noueux, les multiples étoffes brunes qui composaient son vêtement. En respirant bruyamment, il passa sa main anguleuse et griffue sur les multiples rides qui plissaient son visage. Finalement, il tourna la tête vers son voisin, un jeune homme à l’allure sereine, vêtu d’un pantalon de toile épaisse doublée de pièces de cuir, et portant un veston aux manches longues, de cuir également. Ses bottes, dont il s’était séparé, reposaient près d’une épée rangée dans un fourreau tissé.
« Ce sera donc après la célébration que vous partirez ? lui demanda le vieillard.
– Nous ne pouvions plus attendre, répondit laconiquement le jeune homme.
– Toujours est-il, reprit le sorcier en s’asseyant à nouveau, qu’il te faut modérer ta précipitation.
– Oui…maître An-Drena a raison, acquiesça le vieillard. Les nuits dans nos forêts sont plus sombres... Et des forces malveillantes réveillent des cauchemars du Monde.
– Que voulez-vous dire ?
– C’est évident, Athis ! Derrière la maladie qui corrompt nos arbres et nos vergers, je redoute qu’il n’y ait autre chose encore, avoua le vieil homme.
– Et alors ? Nous ne pouvons plus rester sans ne rien faire », maugréa Athis le regard plongé dans l’obscure vastitude des sylves.
Maître An-Drena fixait également le moutonnement infini des arbres que le rocher surplombait. Et tous trois restèrent ainsi, accablés par un silence qui se prolongeait. Puis vint l’instant où le sorcier tourna la tête vers Athis, à côté duquel il voyait ses bottes de cuir brillant et noir, et son épée posée près d’elles.
« Pourquoi t’es-tu vêtu de la sorte ? demanda-t-il alors. Deux matinées nous séparent de votre départ, et déjà tu es paré.
– Je veux être certain de mener mon expédition à bien, maître. J’ai cette responsabilité.
– Attention que je ne réprouve pas, puisque mon Avanna partira avec toi. Mais…cette épée…? »
Le jeune homme détourna son regard vers le sage homme qu’il fixa longuement sans s’avouer quoi lui répondre, captivé par le vol sauvage des cheveux dorés du sorcier que le vent semblait vouloir lui dérober.
« Ainsi tu redoutes d’autres dangers, au-delà de ta traversée de Vétona, conclut maître An-Drena.
– Oui…le Temps passe et transforme ce qui a été fait », observa à son tour le vieillard.
Le Protecteur se redressa et apporta son aide au vieil homme qui tentait de se lever en s’appuyant sur une canne frêle.
« Cela, mon ami, même votre protégé l’a deviné, lui dit-il tandis qu’Athis enfilait ses bottes.
– Tout de même, poursuivit ce dernier lorsqu’il ajusta le ceinturon de son épée à sa taille, ne pensez-vous pas que notre anxiété soit nourrie par la particularité de cette année ?
– La Grande Nuit ? Epargne-toi les balivernes de vieux radoteurs ! le raisonna le Doyen. Garouhane n’est pas la seule à dépérir, Malvigne et ses alentours subissent des phénomènes similaires.
– Trop de mystères ont enveloppé nos forêts, poursuivit le sorcier en plongeant son regard dans la noirceur des cimes étendues.
– A présent me voilà bien plus inquiet, lui avoua Athis alors que le Doyen entamait déjà la descente du rocher. Vers quoi allons-nous ?
– Je ne puis te le dire. Et c’est pourquoi tu dois redoubler de prudence. Trouver la cité d’O sera compliqué.
– Demandez-vous plutôt s’il n’est rien qui vienne à nous ! » s’exclama sombrement le Doyen derrière eux, avant que sa tête ne disparaisse dans les ombres qui baignaient la cité étalée derrière les fortifications et le rocher.
Maître An-Drena ramassa son bourdon et la pierre devint chatoyante de couleurs iridescentes. Puis, avec Athis, le sage homme se hâta de rejoindre leur compagnon de veillée, et abandonna le sommet aux lunes jumelles, rondes et blanches dans le ciel…

Les oiseaux, dans les branches de l’arbre, chantaient gaiement quand Basth, couché dans son lit, ouvrit ses yeux verts. Il renversa promptement le drap qui couvrait son corps, et sauta sur le parquet de sa chambre. Il ramassa son pantalon couleur terre pour l’enfiler rapidement ; puis, sans un bruit, Basth colla son oreille à la porte et retint sa respiration. Pas un son. Sa mère et son père étaient toujours endormis. Un large sourire vint alors illuminer son visage parsemé de points de rousseur.
Aujourd’hui était un grand jour. Aujourd’hui on célébrait l’Alliance. Et la coutume voulait qu’en ce jour particulier, les citoyens de Garouhane ne soient pas obligés de se rendre à la corvée de cueillette dans les vastes vergers qu’ils cultivaient. Basth ouvrit doucement la porte de sa chambre, et s’enfuit par le couloir pour passer la porte d’entrée. Parvenu dehors, il s’assit sur le palier de l’arbre de sa maison, et enfila ses sandales de cuir tressé.
Le soleil était déjà haut dans le ciel et brillait au-dessus des forêts de la cité. Une lumière chaleureuse filtrait à travers les branches feuillues étendues au-dessus du garçonnet. Mais ce dernier nota que l’herbe et la mousse sur les majestueuses racines, brillaient encore d’humidité. Soudain, un chiot sortit d’un trou du pied de l’arbre, et courut en jappant vers Basth qui se redressait.
« Assis, Gardien ! » commanda le garçon avec fermeté.
Le chiot s’exécuta immédiatement. Basth observa un moment le petit animal aux poils blancs qui le fixait, la langue pendante. Derrière lui, sa queue noire agaçait une marguerite blanche et jaune. Finalement, il se pencha sur le chiot, et lui caressa amoureusement le haut du crâne.
« Allez, va le chercher ! » dit-il au chien alors qu’il lui léchait la main.
Gardien courut derrière une racine et s’engouffra dans son trou pour en ressortit aussitôt avec, dans la gueule, une petite fronde de bois clair.
Basth sauta du palier en attrapant au vol une feuille dans les branchages de sa maison, il glissa ensuite sur l’herbe autour de l’arbre jusqu’au sentier de terre battue, sur lequel il cavala poursuivi par son fidèle compagnon.

Basth rencontra peu de monde sur les chemins qui serpentaient entre les arbres séculaires qui abritaient les citoyens de Garouhane. Une aubaine pour lui qui voulait rester discret. Il pourrait alors se faufiler par la brèche dans le mur sans trop se faire remarquer. Les adultes, depuis peu, refusaient que les enfants sortent de l’enceinte de la cité. On parlait de créatures rampantes qui hantaient les sous-bois. Mais Basth, qui voyait son septième printemps, n’était plus un enfant à présent.
Maintenant, il dépassait la place de la cité, grande étendue gazonnée, parsemée de fleurs colorées. Là, se trouvait un attroupement d’enfants assis autour d’un banc de bois blanc. Tous écoutaient, avec ravissement, les récits que contait le Doyen. Au moment où Basth passait furtivement derrière le groupe, il fut transporté par la voix enchanteresse du vieux conteur assis sur le banc. Mais Basth poursuivit son chemin, pour avoir déjà entendu toutes les histoires de la création du Monde et des préceptes de l’Ordre. Il fut rassuré de constater que personne ne l’avait vu s’éloigner vers les hauts murs de la cité. Et un léger vrombissement retentit au-dessus de lui. Le garçon leva la tête pour observer le vol d’une centaine de papillons, taches colorées dans le bleu du ciel. Leurs ailes battaient l’air de leur fragile rapidité, et les menaient vers les arbres fruitiers, à l’est de la cité.

Le lézard aux écailles brunes et jaunes, scrutait les moindres mouvements de sa proie, une mouche bleue qui lissait consciencieusement ses ailes sous la lumière du soleil. A l’écart du haut mur sur lequel il chassait, un petit chien aboyait rageusement à la lisière de la forêt.
Midi était passé, et l’astre des journées chauffait généreusement les pierres du mur sur lequel le lézard se tenait aux aguets. Sa langue serpenta hors de sa gueule plusieurs fois, tandis que la mouche continuait sa toilette, inconsciente du danger qui la guettait. Le lézard fit un pas rapide vers sa proie sans qu’elle ne le voie. Soudain, une pierre siffla dans l’air, et vint sectionner la queue du reptile qui s’évanouit rapidement dans les interstices sombres et moussus des pierres.
Basth laissa tomber promptement sa fronde et se précipita là où sa victime avait disparue. Dans un fouillis de terre meuble et d’herbes folles, il dénicha le membre amputé qui bougeait encore, doté de la volonté de fuir. Dans la paume de sa main, il contempla longuement la queue gigoter comme un serpent qui ne pouvait s’échapper. Le lézard avait certes évité son projectile meurtrier, mais ce modeste trophée le contentait. Un sourire de ravissement vint éclairer son visage tandis que son cœur se gonflait de la fierté des grands chasseurs.

Gardien n’avait pas cessé d’aboyer vers la forêt, excité par un arbre sombre et grossier aux racines torturées. Quand soudain, le chiot glapit et vint se réfugier entre les jambes de son jeune maître.
La réaction du petit animal inquiéta immédiatement Basth qui lorgna vers les bois obscurs. Par-delà les avertissements, il avait bravé l’interdit, et le pourtour de sa bouche colorée par le jus des mûres qu’il avait trouvées et mangées, le prouvait. A présent, seul devant la masse végétale et profonde, son chiot à ses pieds, il frissonnait malgré le soleil haut et chaud dans le ciel.
Ici, le vent ne bruissait plus dans les feuilles des arbres, et pas un oiseau ne chantait. Brusquement, dans l’ombre de l’arbre après lequel Gardien avait tant aboyé, la terre se mit à remuer. Puis des racines se soulevèrent en claquant violemment dans l’air. Bientôt la terre bouillonna et gronda quand l’une des racines, plus épaisse et luisante que les autres, s’éleva au-dessus du sol et avança vers la lumière.
Basth qui se tenait sous le soleil qui baignait la clairière, réalisa alors la nature de la racine qui se découvrait. Ce fut une tête reptilienne parachevant un cou élancé qui dodelina au-dessus du sol. Et sa face acérée était vile et méprisante malgré un regard empli d’une mystérieuse intelligence. Puis, un corps agile et couvert d’écailles suivit le long cou de la bête. S’extirpant enfin des racines, elle déploya une redoutable paire d’ailes ; et l’abominable créature toussota, laissant s’échapper une volute de flammes de sa gueule. Et ses quatre pattes griffues plantées dans le sol, elle claqua finalement ses ailes contre son corps efflanqué.
Oui, un épouvantable dragonnet était né de la terre de la forêt que tous redoutaient. Et plutôt que de fuir, Basth contempla l’apparition, prisonnier de sa curiosité. Les souvenirs des récits que le Doyen aimait à raconter, avaient excité son imagination et lié sa volonté. Mais il sentit un mouvement curieux dans le creux de sa main. Finalement, il jeta avec répugnance le trophée amputé qui continuait de bouger.
« Ilim-Wàl, attends ! » fit soudainement une voix provenant du trou par lequel le dragon avait émergé.
Au moment où Basth vit la nouvelle tête surgir de terre, une irrépressible envie de fuir le foudroya, mais entravé par la curiosité de son jeune âge, il demeura paralysé. Un être évoqué seulement dans d’obscures et terribles légendes, sortit d’entre les racines de l’arbre de la forêt. Vêtu d’un pantalon usé et noir, maintenu par une ceinture de lamelles de cuir tressées, il portait un veston de peau tannée aux manches mi-longues, sur une chemise claire en coton épais. Un ébènien, un homme sombre comme les ombres, alla rejoindre le dragonnet dans la clairière. Et sa démarche était hypnotique, à la manière de celle d’un fauve. Terrorisé, fasciné, Basth le vit finalement entrer dans la lumière.

Le soleil dans le ciel illumina son crâne rasé à l’instant où il mit un genou à terre pour féliciter son fidèle compagnon. Le maître-au-dragon caressait la texture souple et épaisse des jeunes écailles du dragonnet, et sous la lumière, leur couleur oscillait entre le vert et un violet étrangement chromatisé.
« Nous y voilà enfin…le jour, après cette longue nuit. Mais je n’ai pas oublié. Nous allons les trouver », dit-il à son dragon en faisant courir son regard autour de lui.
La bête posa affectueusement sa tête au creux de l’épaule de son maître, et grogna de contentement. Ce fut à cet instant que l’étranger remarqua, près du long mur qui s’élevait au-delà de la courte clairière, un garçon et son chien tremblant de peur. Instinctivement, le maître-au-dragon lui décocha un sourire empli de bienveillance, et se redressa. Il prit le soin d’épousseter ses vêtements couverts de terre et de poussière jusqu’à s’estimer présentable, puis marcha vers celui qui avait été témoin de leur arrivée. Ilim-Wàl resta derrière son maître, et ne montra aucune animosité envers le chiot qui grondait entre les jambes du garçonnet.
« Un ébènien, un ébènien. C’est un ébènien… répétait ce dernier incrédule quand ils se tinrent en face de lui.
– Dis-moi, comment te nomme-t-on ? demanda l’étranger amusé.
– Je suis Basth, fils de Bodrik, répondit le garçon surpris par l’attitude affable de l’étranger. Venez-vous du Bas Du Monde ? demanda-t-il ensuite, se sentant encouragé.
– Qu’appelles-tu ainsi ? Tu as bien vu d’où nous sommes venus, répondit le maître-au-dragon de manière sibylline. Saurais-tu me dire quelle est la cité qui se trouve derrière ces hauts murs ?
– Voici Garouhane la-verte-et-touffue. Êtes-vous attendu ?
– La-verte-et-touffue… » répéta l’ébènien en se retournant vers son compagnon.
Et Basth devina sur son visage, l’expression d’une profonde déception qui se manifesta également chez sa bête quand elle colla son corps contre le sol, et se couvrit la tête de ses deux pattes antérieures.
« Êtes-vous attendu ? répéta Basth malgré tout, tandis que Gardien enhardi par la passivité du dragonnet, allait lui renifler les ailes.
– Je ne le pense pas, répondit l’ébènien en observant crânement le chiot appréhender sa bête. Comment l’appelles-tu ?
– Gardien ! »
L’ébènien se baissa pour caresser la tête du petit chien qui se laissa faire en jappant joyeusement.
« Gardien, je te présente Ilim-Wàl, lui dit-il alors qu’il lui léchait la main. Ilim-Wàl voici Basth, fils de Bodrik de Garouhane, reprit-il en se redressant devant ce dernier définitivement rallier à sa cause. Pourrais-tu me conduire à l’un des notables de ta cité ? Peut-être sera-t-il plus à même de me renseigner… Mais je voudrais rester discret.
– Je comprends, s’exclama Basth l’air entendu. Suivez-moi, je sais où vous mener ! »

L’ébènien et le dragonnet emboîtèrent le pas à Basth qui s’élançait, Gardien sur les talons, vers les fortifications. Ainsi ils longèrent longuement la petite clairière qui bordait la forêt. Tournant là où le mur faisait un angle vers l’intérieur, l’ébènien réalisa combien les ombres des bois y étaient denses et lourdes de silence. Quand Basth se retourna pour s’assurer que le maître-au-dragon et sa bête le suivaient, il devina le regard inquiet de l’étranger.
« Elle n’a pas toujours été comme ça, le rassura-t-il. Avant les oiseaux y chantaient toute la journée, et le vent faisait bruisser les feuillages sur lesquels ils reposaient.
– Des ombres… Des brumes malveillantes et sombres, murmura l’ébènien sans quitter la masse végétale du regard.
– Les anciens prétendent que les années de Grande Nuit, les obscurités sont plus profondes. Nos arbres tombent malades, on dit que quelque chose rôde vers nos murs. Ne vous inquiétez pas, je vais vous conduire chez le Doyen, lui sait ce qu’il faut savoir, et il connaît toutes les histoires. »
Ils arrivèrent alors, là où l’ombre cataclysmique d’un titanesque rocher couvrait la clairière et assombrissait la forêt. Le monolithe semblable à l’éclat d’une montagne, était une langue de granite qui coupait les murs de fortifications en surplombant les bois et ses mystères. Basth fit passer l’ébènien et son dragon au pied du rocher, là où des pierres s’étaient effondrées parmi des chardons violets et d’envahissantes fougères. Ils purent ainsi pénétrer dans la cité sans se faire remarquer.
« Attendez-moi ici, recommanda Basth à l’étranger. Je cours chercher le Doyen, lui saura vous renseigner », fit-il avant de s’éloigner avec son chiot aboyant à ses côtés.

L’arrière-train confortablement enfoncé dans le tapis verdoyant de la place de la cité, la langue pendante, Gardien regardait son jeune maître appuyé sur le banc depuis lequel le Doyen l’observait avec affection. Attroupés en rangs compacts et attentifs, de nombreux enfants leur jetaient des regards noirs alors qu’ils tentaient de reprendre leur souffle. Basth était arrivé quelques instants plus tôt, au bon milieu de l’histoire de Mélane, l’enfant sorcier qui avait prédit l’Alliance et rompu le maléfice que subissait la Terre Boisée. Et maintenant, il prétendait emmener le Doyen pour une affaire de la plus haute importance.
« Tu n’es pas sérieux. Quel intérêt portes-tu donc à ceux qui se sont assis devant nous ? lui reprocha le Doyen en désignant son assemblée. N’as-tu donc plus de respect ?
– Mais je vous assure que…
– N’oublie pas les enseignements de l’Ordre, mon garçon. Chaque chose a sa place dans le Monde…
– Chaque chose a son Temps ! reprirent en chœur les enfants regroupés devant le banc.
– Alors prend place parmi les tiens. Oui…il est Temps de conter l’histoire de celui par qui ce jour est important », conclut finalement le Doyen en lui désignant un espace libre dans l’herbe, près d’une fille à la crinière rousse qui le toisait.
Penaud, Basth alla s’asseoir là où le sage homme l’invitait à s’installer. Assise près de lui parmi les fleurs de la place, la fillette flamboyante le fusilla du regard.
« Il faut toujours que tu te fasses remarquer… Tu es allé hors des murs, en plus ! l’accusa-t-elle avec humeur.
– Anwël, mêles-toi de ce qui te regarde ! rétorqua Basth sans même la regarder.
– Bouche sale ! Affamé !
– Furie !
Là dessus, Anwël lui tira la langue pour finalement se renfrogner dans son coin. Gardien n’avait pas suivit Basth en compagnies des enfants. La place qu’il occupait aux pieds du conteur lui semblait plus appropriée. Maintenant, le Doyen sur son banc de bois blanc, se gratta sombrement la gorge.
« Imaginez cette période reculée où vos pères n’avaient pas encore bâti les cités, s’éleva alors la voix puissante et mélodieuse du vieil homme. Voyez ces temps anciens où les Premiers Hommes avaient disparu pour d’autres contrées. Bien avant que n’apparaisse l’Ancienne des Forêts, quand les dragons parcouraient encore la Terre Boisée… Avez-vous pris, comme moi, les chemins des songes pour remonter les époques jusqu’en ces journées ? demanda-t-il enfin solennellement.
– Ouiiiii ! » hurlèrent tous les enfants y compris Basth qui, comme tous, avait été envoûté par la merveilleuse voix du conteur.
Ravi de la joyeuse manifestation de son public, le Doyen sourit à Gardien qui jouait à ses pieds, et poursuivit son récit :

« Ainsi, il fut un temps durant lequel Vétona était un désert stérile, plus désolant que Sandsòl et ses territoires arides. Une terrible malédiction laissait le soleil brûler la surface de la Terre Boisée, contraignant les hommes à trouver refuge dans des cavernes sombres et des grottes profondes. Et les sages d’antan s’épuisèrent dans de nombreux sorts, pourtant la malédiction perdura malgré leurs efforts.
Avec eux, un enfant prénommé Mélane était élevé par une confrérie de trois grands sorciers. Mais voici, un jour de sa quinzième année, dans la fraîcheur de sa caverne, Mélane eut une bouleversante vision. Dans son songe, une chose tombait du ciel pour étancher la soif d’une nouvelle Vétona. Toutefois, le lendemain, le ciel était noir. Une désolante atmosphère pesait dans l’air, et des grondements inquiétants sourdaient des profondeurs de la terre. A l’entrée de toutes les grottes et cavernes, hommes et femmes s’amassèrent, redoutant de ce jour obscur, une affliction de plus à leur misère. Quand tout à coup, le ciel s’illumina et les obscurités des cavernes furent inondées de lumière. Oui…une boule de feu s’abattit rageusement sur l’immense désert !
Autour de Mélane, les gens s’agitaient. Les enfants pleuraient et les mères consolaient, et les pères inquiets fulminaient de ne pouvoir rien faire. Dehors, Vétona subissait de terribles bouleversements. Et des failles s’ouvraient et des montagnes s’élevaient vers le ciel pour embrocher le soleil de leurs pics aiguisés. Mais voilà, malgré la panique qui le submergeait de tous côtés, le jeune Mélane s’élança hors de sa grotte à la rencontre du nouveau visage de la Terre Boisée. Ainsi il traversa une immense prairie qui poussait hâtivement sous ses pieds. Et plusieurs fois il dut prendre garde aux arbres des forêts et bosquets qui, subitement, apparaissaient quand soudain, un terrible rugissement arrêta sa course folle. Levant la tête au ciel, Mélane découvrit son auteur lorsqu’il aperçut un vénérable dragon noir qui prenait de la hauteur.
Enfin, quand Mélane arriva près de ce qui était tombé sur Vétona, les secousses de la terre cessèrent. Et l’île toute entière se tut. Sa végétation cessa de croître et le vent même ne souffla plus.
Une pierre oblongue, à la nacre iridescente, palpitait devant le sorcier né aux cheveux dorés. Et la pluie se mit à tomber... Sans la moindre raison, poussé par une force supérieure à sa volonté, Mélane s’approcha de la pierre chatoyante dont il avait rêvé. Et des éclairs déchirèrent le ciel quand Vétona entra dans ce nouvel âge. Dans l’une des grottes, trois grands sorciers se hâtaient. Ils devaient se rendre rapidement là où Mélane-Atrisse les attendrait. Autour d’eux, hommes et femmes exprimaient leur bonheur dans des cris d’allégresse. Sous la pluie, ils savouraient la miséricorde de l’Ordre, et louèrent Nature leur maîtresse. Ce fut ce jour que les sorciers quittèrent les Hommes pour rejoindre le Grand Mage, celui qui nous protège depuis cette époque… »

Depuis, le soleil avait poursuivi la phase de son coucher, et les silhouettes diaphanes des lunes jumelles apparaissaient dans le ciel. Les oiseaux chantaient dans les feuillages de la cité qui commençait seulement à s’agiter. Sur les sentiers de terre battue qui couraient entre les arbres aux troncs épais, des hommes portaient de gros paniers de fruits joufflus et colorés, jusqu’à de gros pressoirs où des femmes en tabliers couleur miel les réceptionnaient. Sur leur visage à tous était imprimé l’expression de la nature de cette journée. Près de là, entre deux racines massives de sa maison, un homme raclait la terre de son potager. Son fils, ravi de salir ses pieds, semait consciencieusement des graines dans les sillons qu’il creusait. Sur la place de la cité, sur son banc de bois blanc, le Doyen souriait. Devant lui, son assemblée restait silencieuse, attentive aux harmonies que portait le vent. Prenant appuis sur sa canne, le vieil homme se leva péniblement du banc pour dire aux enfants qui le regardait bouche bée :
« A présent jeunes gens, puisse cette célébration combler vos aspirations, et réjouir vos vies comme le soleil flatte le ciel. Oui…puisse l’Ordre être en votre faveur. »
Après les remerciements d’usage, tous les enfants s’éparpillèrent entre les arbres de la cité. Tous quittèrent la place, à l’exception de Basth qui se tenait près du banc de bois blanc où le Doyen réajustait les multiples étoffes brunes qui composaient son vêtement. Gardien se trouvait déjà sur le sentier par lequel son jeune maître voulait aller. Le vieil homme se tourna vers le garçon et lui jeta un regard chargé de sombres interrogations.
« C’est très important. Vraiment ! lui assura Basth avant qu’il n’eût le temps de lui reprocher son attitude.
– Allons mon garçon, il est temps à présent… » répondit le vieil homme d’une voix ombreuse, avant de le devancer sur le sentier où Gardien les attendait.

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Chapitre II

Quand Athis, Avanna, Boucq-Meter et le Doyen rencontrent le dragonnet et l’ébènien. Ilim-Wàl dans le verger maudit.

Vétona, immense île du Haut Monde, connue selon les âges sous l’appellation de Terre Boisée, et en ces temps particuliers sous le nom de l'Île-aux-sorciers, était située au sud du continent d’AeternTerra. Et les hommes de ces territoires peuplés qui redoutaient de naviguer, s’imaginaient que par-delà les mers connues, au nord-est de l’Île-aux-sorciers, se trouvaient les contrées des Enfants du Monde, les infinies Désolations. Car il est dit que ce fut de cet horizon que vint le premier dragon.
Les légendes racontent également que ce fut sur cette terre émergée que l’Unique donna la parole au Premier Homme en lui enseignant les préceptes de l’Ordre. Afin de le remercier, le Premier invita le dragon à rester sur l’île si tel était son désir, et alla retrouver les siens pour leur transmettre le savoir qu’il venait d’acquérir. Cet épisode scella la Première Entente qui perdura de longues générations. Et l’Unique se plut sur Vétona, et fit venir les trois Dragons-sage, sa progéniture...

Athis souffrait silencieusement sous la charge des fruits qui emplissaient les deux gros paniers qu’il portait à bout de bras. Ainsi il allait sur l’un des sentiers de la cité, son frère à ses côtés. Sans la moindre difficulté, Boucq-Meter, son frère, portait, d’une seule main, quatre de ces mêmes paniers, l’autre lui permettait d’en manger le contenu. Athis ne ressemblait pas à Boucq-Meter, ce dernier dépassait d’une bonne tête la stature de son frère, et sa carrure égalait deux fois celle d’un homme ordinaire. Mais voilà, Boucq-Meter n’était pas un homme ordinaire.
Une trentaine d’années plus tôt, dans les bois au-delà des vergers, Bortòl, le père d’Athis, avait trouvé un enfant abandonné. Sous les conseils du Protecteur, l’homme l’éleva comme un fils, avec le soutien maternel de la jeune femme qu’il venait d’épouser. L’enfant grandit ainsi, heureux, dans une nouvelle et ordinaire famille, et s’épanouit comme l’un des arbres de Garouhane. Sa force devait bientôt dépasser celle de son père, et un soir il troubla maître An-Drena venu leur rendre visite, quand il s’exprima, sans jamais l’avoir étudiée, dans la langue de l’Unique. Lorsque Athis vint finalement au monde, jamais les deux enfants ne se séparèrent. Boucq-Meter protégeait Athis comme une mère, et Athis apprenait beaucoup de ce grand frère. Vint une année, à la période où les nuits grandissent, quand les arbres revêtent leurs parures d’ambre et d’or, Athis, âgé de sept printemps, s’amusait seul au-delà des murs quand une arakneïde vint l’attaquer. Véloce sur ses quatre pattes osseuses, elle avait saisi le jeune garçon dans ses deux paires de mains. La créature s’apprêtait à l’emporter quand, alerté par les cris de son fils, Bortòl se précipita armé de son épée. Mais l’arakneïde fut bien plus rapide que l’homme infortuné, et le blessa mortellement quand elle le coinça contre les murs de la cité. Et la dernière chose qu’il vit, fut ses trois yeux verts lorsqu’elle lui enfonça ses crocs dans la jugulaire. A ce moment, Boucq-Meter surgit, brandissant une terrible hache de guerre qu’il abattit sur son infâme buste de femme. Et l’arme fendit l’air avec une force si singulière que la créature fut rapidement terrassée. Plus tard, le corps et le visage de Boucq-Meter se couvrirent de poils blonds, et il devint évident pour tous les hommes de Garouhane qu'il était un Premier…

A présent, Athis et Boucq-Meter se tenaient face à un arbre majestueux au tronc couvert de vigne rouge et vierge. La propriété était entourée d’une large parcelle gazonnée où des massifs de fleurs dessinaient d’harmonieuses arabesques colorées. Une clôture basse, blanche et semi-circulaire délimitait l’arrière du large jardin fleuri.
Athis déposa ses deux paniers à terre, non sans un sentiment de libération, et sauta sur le palier sous lequel, les racines de la maison étaient couvertes de petits champignons blancs et phosphorescents, les seuls spécimens de toute la cité. Il allait pour frapper à la porte quand celle-ci s’ouvrit devant lui pour découvrir la silhouette d’une jeune femme vêtue d’un pantalon de cuir brun, sur lequel tombait une longue tunique ocre qui drapait son corps élancé comme une brindille. Des cheveux noirs, mi-longs, noués par un ruban vert, encadraient son visage au teint semblable aux plus délicates porcelaines. Toutefois, son regard émeraude rehaussé par de très longs cils noirs, était sévère. Mais à la vue d’Athis sur son palier, un sourire vint se lover au coin de ses lèvres roses, et illumina finalement son visage.
« Par l’Ordre, comme tu sues ! lui fit-elle remarquer alors qu’il luisait de sueur. Où allez-vous ? demanda-t-elle finalement en regardant Boucq-Meter qui faisait des signes depuis le sentier.
– Nous portons ces fruits chez le Doyen. Et puis je voudrais vous montrer quelque chose, depuis le rocher… Avant demain matin.
– Alors, Avanna, tu viens ou pas ? » s’écria le colosse sur le sentier.
La jeune femme referma la porte derrière elle, et rejoignit le Premier et son frère. Elle délesta Athis d’un panier malgré ses piètres réticences, et tous trois s’en allèrent sur l’un des chemins de terre de la cité, en direction de l’arbre du Doyen…

Au pied de l’immense rocher qui coupait les fortifications de Garouhane, parmi d’épaisses fougères, sans se soucier des chardons violets et verts, Ilim-Wàl le dragonnet se reposait. Couvert de son aile, lové contre son flanc, son maître somnolait également. A présent le soleil rasait la cime des arbres de la forêt, et l’ombre cataclysmique du rocher s’étendait sur la cité. L’ébènien vint à s’éveiller finalement. Se redressant dans le désordre calcaire et végétal, il leva les yeux vers le sommet. Basth n’était pas réapparu, et il commençait à s’impatienter. Il fit signe à son dragonnet, et tous deux gravirent le rocher par l’accès qui donnait sur la cité.
Parvenus à son extrémité, là où le vide soufflait dangereusement, le maître et sa bête purent embrasser du regard, un océan de verdure. Le moutonnement infini de la sylve, épaisse, animée d’une volonté ensorceleuse, exerça sur les deux compagnons une fascination irréductible. Au-dessus des arbres verts et sombres, le soleil était un disque orangé dans un ciel en feu. Plus haut, les lunes jumelles, quant à elles, blafardes et rondes étaient noyées dans le bleu. Un ravissement naturel illumina le visage de l’ébènien. Et le vent le drapait en charriant des torrents de parfums inconnus et agréables. Il écarta ses bras et offrit son corps au ciel et à la terre.
« Nous les trouverons, Ilim-Wàl, je te le promets », dit-il à son dragon qui tournait précipitamment la tête en arrière.
Au début de la plate-forme que formait le sommet du rocher, Ilim-Wàl vit venir à eux, un homme colossal affublé d’un pantalon mi-long et d’un veston caramel. Ses pieds étaient larges et forts dans ses bottes de cuir dur. Et ses mains qu’il avait passées dans sa large ceinture, semblaient démesurées. Derrière lui, un jeune homme vêtu comme un guerrier caressait le pommeau de son épée sans cesser de le fixer. Et ce ne fut que lorsque l’ébènien entendit les mots secrets fredonnés par la femme fragile au regard dur qui les accompagnait, qu’il se tourna enfin vers ce que son dragonnet observait…

Ayant déposé leurs paniers au pied de l’arbre grotesque et nu du Doyen, Athis entraîna Avanna et son frère vers le rocher situé non loin de cette partie isolée de la cité.
« Hier soir, j’étais là avec le Doyen quand ton père a envoyé son messager pour Malvigne, disait-il à Avanna en gravissant l’accès au sommet du rocher. La-bien-lotie se trouve derrière nous, n’est-ce pas ? Et bien malgré tout, hier soir j’ai vu l’oiseau parti… » mais Athis ne put terminer sa phrase.
Ils arrivaient à la plate-forme du sommet quand ils surprirent à son extrémité, deux silhouettes qui se découpaient dans le flamboiement orangé du soleil couchant. Un étranger sombre comme les ombres et un infâme dragonnet acéré. Alors qu’ils s’avançaient subrepticement, Avanna avait déjà commencé à chanter l’un de ses sorts. À mesure que la distance s’amenuisait, Boucq-Meter devina plus précisément les traits du dragon qui le considérait avec un curieux étonnement dans l’intelligence de son regard. Et cela le rassura, étrangement, au contraire d’Athis qui tira son épée quand son maître se retourna, car ils réalisèrent seulement que l’étranger qui avait un dragon pour compagnon, était un ébènien.
« Que veux-tu ? Qui es-tu ? » lui demanda Athis en pointant pourtant son arme vers l’affreuse bête.
L’ébènien s’interposa rapidement entre son compagnon et l’épéiste. Et ceci eut pour effet de lui attirer toutes les hostilités. A présent, la pointe de l’épée d’Athis agaçait la peau entre ses côtes. Boucq-Meter et Avanna qui n’avait pas cessé de fredonner, restaient sur leur garde. L’ébènien sourit pourtant à celui qui le tenait en respect, et ne tenta pas de se rebeller. Devant l’attitude docile de l’étranger et la sérénité de sa créature, Boucq-Meter se décrispa et tira ses mains de sa ceinture pour croiser les bras. Avanna quant à elle, cessa son sort et observa le dragonnet qui restait sagement derrière les jambes de son maître.
« Je suppose que ce n’est pas Basth qui vous envoie ? » demanda dans un sourire éclatant, l’homme noir qui se tenait au bout de l’épée d’Athis.
La question désarçonna le jeune homme menaçant, et l’ébènien sentit le métal s’adoucir contre sa peau.
« Basth ? répéta-t-il incrédule. Tu connais Basth ?
– Je l’ai rencontré dans la clairière, quand Ilim-Wàl et moi sortions de terre, répondit l’ébènien en leur présentant son compagnon. Il devait me présenter le Doyen qui connaît toutes les histoires, et sait ce qu’il faut savoir.
– Le Doyen ? » répéta Athis sans comprendre.
Finalement, il rangea son épée, conscient à présent que certains éléments lui manquaient. Il regarda un moment le sombre étranger et sa créature hideuse. Bien que leurs attitudes prouvaient le contraire, quelque chose chez eux, demeurait suspect. Il ne pouvait croire qu’une bête à l’aspect si vil puisse s’allier à un être si peu ordinaire, et vivre dans la réalité qu’il connaissait. Et pourtant, son frère Boucq-Meter était un Premier, alors que le père d’Avanna était le Filleul de Fòwood, l’un des Fils des Dragons-sage. Mais il avait grandi avec ces légendes, elles étaient de celles qui le concernaient. Or, en ce jour commémoratif de l’Alliance, lui faisait face l’une de ces histoires terribles où l’Ordre et ses concepts étaient occultés, ignorés ; de celles que l’on aimait raconter les soirées d’hiver lors de frissonnantes veillées. Et l’une d’elles s’était matérialisée au sommet de ce rocher, en un homme grand et noir, un ébènien venu du Bas Du Monde, là où demeurent encore les Territoires Inexplorés. Comble de tout, un dragon à la face méprisante et cruelle, l’accompagnait quand bien même durant des âges aucunes de ces créatures n’avaient été revues sur la Terre Boisée, pas même avec l’un des sorciers. Observant son frère et Avanna, Athis constata, non sans surprise, que tous deux ne partageaient pas son désarroi et s’étaient rapidement fait à cette idée. Toutefois, était-ce étonnant de la part du dernier Premier de l’Île-aux-sorciers et d’une apprentie sorcière ?
« Athis ! »
Les deux syllabes résonnèrent depuis la clairière, et une voix harmonieuse enfla dans le vide qui enveloppait le sommet du rocher. Plus bas, Basth et le Doyen se tenait au pied de la pierre à la taille extraordinaire. Le vieil homme agitait sa canne pour inviter son protégé à le rejoindre sans tarder.

Quand Ilim-Wàl vit le garçon au petit chien en compagnie du Doyen, il déploya subitement les ailes, et sauta dans le vide en planant au-dessus de la forêt. Devant Athis, Boucq-Meter et Avanna interdits, l’ébènien sauta à son tour, et attrapa au vol les pattes postérieures de son dragon qui le descendit en tournoyant vers le sol de la clairière. Emerveillé par la scène, Basth écarquillait encore les yeux quand l’ébènien et son dragon vinrent se poser près du Doyen.
« En voilà une surprise ! se réjouit le vieux conteur en regardant le dragonnet. Serait-ce ce que tu voulais me montrer ? demanda-t-il à Basth.
– Oui, répondit le garçon. Je les ai vu sortir de terre, de l’autre côté de la clairière. »
L’ébènien, dressé devant le vieillard courbé, le détailla avec curiosité. Le vieil homme avait une physionomie surprenante pour ceux qui ne lui avaient jamais été présentés. Le teint et les formes froissées de son visage le faisaient paraître pour un vieux parchemin. Ses petits yeux plissés semblaient à deux traits tirés sur un papier jauni, et son nez s’apparentait à deux petites taches d’encre. Ses membres noueux qui dépassaient de son vêtement d’étoffes brumes, semblaient quant à eux, aux branches d’un arbre sec ou mort.
« Ainsi vous êtes le Doyen ?
– C’est bien cela maître », répondit le petit homme aux allures d’épouvantail.
L’ébènien nota combien l’attention du vieil homme était focalisée sur son dragon.
« Ilim-Wàl ? murmura ce dernier au dragon.
– C’est bien cela, acquiesça en souriant l’ébènien. Vous n’êtes pas vous, n’est-ce pas ? » lui demanda-t-il ensuite de manière sibylline.
Ce fut au tour du Doyen de sourire. Basth pressentit, à cet instant, qu’une intime connivence liait le vénérable conteur de leur cité, et le sombre étranger qui était sorti de la terre de la forêt. Mais déjà le valeureux Athis, la mystérieuse Avanna et le puissant Boucq-Meter se précipitaient dans leur direction.
« Basth ! hurla Athis en colère. Tu le connais cet étranger ?
– C’est pas ma faute ! se défendit le garçon.
– Et on peut savoir ce que tu faisais dans la clairière ? » lui reprocha l’autre ensuite.
A présent, Athis se tenait devant Basth, le regard sévère et noir. Avanna observait le Doyen qui observait le dragon, et Boucq-Meter souriait devant la colère feinte de son frère. Le Doyen se tourna finalement vers le petit maître au chiot.
« Va donc mon enfant, lui conseilla-t-il alors. Tes cousins pourraient t’en vouloir. Mais garde le secret de cette journée, n’en parle à personne dans la cité.
– A présent, rentre et va te laver. Je veux que tu sois bien propre au dîner, lui commanda Athis alors qu’il s’éloignait, Gardien sur ses talons.
– Et préviens notre oncle que nous lui apportons des abricots ! lui cria Boucq-Meter moqueur.
– Le vaurien ! Il n’est même pas un exemple pour son chien, fit Athis dépité en se tournant vers l’étranger. S’il lui était arrivé quoi ce soit dans cette maudite forêt...
– Je n’ai fait qu’en sortir, lui répondit l’ébènien avec un large sourire. Je ne suis responsable de rien.
– Ainsi vous vouliez me voir ? lui demanda le Doyen.
– En effet, Basth m’a dit que vous pourriez me renseigner », répondit-il en baissant son regard sur le vieillard.
Le Doyen leva vers l’ébènien un visage plissé de rides dans lequel ce dernier finit par deviner un sourire discret. Puis le conteur de Garouhane baissa les yeux sur le dragonnet dont la queue s’enroulait autour des jambes de son maître.
« Ilim-Wàl… Oui…chuchota-t-il pour lui même, comme si l’évocation seule de ce nom, le commandait à agir. Athis, mon garçon, fit-il alors en se tournant vers les trois jeunes gens qui les observaient sans comprendre, tu devrais rentrer chez toi pour te reposer. Vous en avez assez fait pour la journée, leur dit-il en les congédiant gentiment par de brefs mouvements de canne. Avanna !
– Oui, Doyen ?
– Demande à ton père de venir me trouver. »
Sur quoi la jeune femme suivit les deux frères qui quittèrent la clairière non sans jeter quelques regards vers le Doyen et l’étranger restés en arrière.

Dès lors qu’ils furent seuls, le vieil homme invita le maître-au-dragon à le suivre. Ils dépassèrent le terrible rocher et longèrent les hauts murs vers l’est de la cité. A présent le soleil était noyé dans la masse végétale, et apparaissait subrepticement en javelot de lumière entre d’innombrables arbres. La canopée était couverte par le dernier voile pourpre de la journée, et dans le ciel sombrement bleu, Mynia et Narya, rondes et blanches, étaient rejointes peu à peu par les étoiles.
« Dites-moi maître, d’où venez-vous, vous et votre bête ? demanda le Doyen à l’ébènien au moment où ils bordaient un espace de la forêt nappé de brume éthérée.
– Comme Basth vous l’a dit, nous sommes sortis de terre cet après-midi, répondit seulement l’étranger en regardant devant lui.
– Oui…je comprends, je comprends », répéta pour lui même le conteur.
Et sa voix extraordinaire résonna longuement entre la masse végétale et les fortifications de pierre.
L’ébènien sourit. Ilim-Wàl courait devant lui dans l’herbe humide de la clairière. Son corps glissait sur la rosée, libre d’exprimer les moindres subtilités de sa puissance et de son agilité. Un frisson parcourut le corps de son maître, et finit par illuminer son visage d’un large sourire.
« Où allez-vous ? l’interrogea alors le Doyen en levant vers lui un regard suspicieux.
– Je sais à quoi vous pensez, vieil homme, répondit l’autre dans un sourire franc. Mais je vais là où mes songes me mènent, et cela vous ne pouvez me le reprocher, n’est-ce pas ? lui demanda-t-il en le gratifiant d’une oeillade.
Le Doyen finit par sourire à son tour, et opina de la tête. Il regarda longuement l’ébènien qui observait son dragon, et fut curieusement troublé par ce qu’il vit dans ses yeux. Pourtant, quand son attention se tourna finalement vers la bête, un voile vint, malgré lui, assombrir les rides de son front.
« Que voulez-vous savoir ? demanda-t-il finalement au maître-au-dragon.
– L’histoire de cette terre, celle de cette cité. Je veux tout savoir.
– Voici un vœu louable, oui… approuva le Doyen avec sérieux. Mais pourquoi ?
– Je dois voyager…
– Oui…je vois, je vois. Mais savez-vous où aller ? »
A cet instant le maître-au-dragon baissa son regard vers le vieillard courbé. Une fois encore, il le gratifia d’un sourire franc qui fit reluire ses dents.
« Je sais ce que je dois trouver, lui répondit-il dans une nouvelle oeillade.
– Je m’en doutais, bien sûr… Et vous êtes étranger à cela, n’est-ce pas ? » demanda finalement le Doyen en désignant une parcelle dégagée au détour des hauts murs.
L’espace formait une gigantesque percée rectangulaire dans la noirceur de la forêt. De petits arbres aux troncs minces et torturés y avaient poussés en allées droites et artificielles. Ainsi, le Doyen et l’étranger faisaient face à l’un des vergers de la cité. Et le vent ne soufflait plus entre les arbres immobiles comme terrorisés.
L’atmosphère s’était soudainement rafraîchie, comme une morsure macabre chargée d’horreur oppressante et palpable.
Et cependant qu’ils se rapprochaient, l’ébènien constata l’affreuse vérité. Les arbres fruitiers chéris des hommes de la cité, avaient muté jusqu’à devenir l’image infâme d’une décadence végétale. Et leurs branches tombaient sur les troncs comme une chevelure noire et abjecte. Les troncs eux-mêmes, suaient une humeur jaunâtre et épaisse. A leurs pieds, un monticule terreux purulent de saignées bouillonnantes, parachevait l’abominable vision. Mais l’odeur qui planait au-dessus du jardin maudit était d’une autre réalité. Et alors rien ne lui parut plus détestable quand elle parvint finalement à l’ébènien. Mais le vent ne soufflait plus entre les arbres immobiles comme terrorisés. Toutefois, il se sentit sale, une sensation monstrueuse qui commençait à le dévorer tandis qu’il observait Ilim-Wàl folâtrer entre les allées corrompues du verger…

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24 mars 2009

Chapitre III

Intuitions de maître An-Drena à l’égard de l’ébènien. Départ de ce dernier et de son dragon, en compagnie d’Athis, Avanna et Boucq-Meter pour la cité sacrée.

Brillantes de bienveillance, les lunes jumelles dans le ciel sombre et étoilé, observaient le Protecteur sur les sentiers de sa cité. Sachez que dés l’instant où maître An-Drena avait franchi les portes de Garouhane pour mener ses hommes à la victoire contre les Mogoths, pas un homme n’avait cessé de le remercier. Depuis ce terrible épisode, des générations étaient passées, et le sage homme avait veillé sur elles et leurs descendances. Telle était sa responsabilité à l’instar de l’un des arbres séculaires qui abritaient en son sein une famille entière.
L’Alliance avait été synonyme de renaissance pour les hommes de Vétona. Livrés à eux-mêmes depuis la disparition des sorciers, ils avaient bâti parmi des sylves inhabituelles et abondantes, cinq nouvelles cités où ils prospérèrent de très longues années. Toutefois, si l’île avait été recouverte d’une végétation née de sa terre, elle le fut également de son passé. Ainsi, des créatures des Âges Premiers réinvestirent les forêts. Voici comment, vingt dragonnades après l’Alliance, les hommes de la Terre Boisée furent sauvagement attaqués par des créatures colossales et sombres, aux origines plus obscures et profondes. Une nuée implacables de Mogoths qui chevauchaient garouarks et Serpentèrs, et qui psalmodiaient un hideux hymne à la guerre. Et les cités luttèrent vainement, mais leur volonté ne fut pas suffisante devant la brutalité démente des nombreux guerriers chantants. Voyant venir la fin, les hommes tournèrent vers l’Ordre, une dernière prière. Cet ultime souhait devait être rapidement exaucé, car voici, aux portes des cinq cités, se présenta un sorcier aux cheveux dorés. Armés d’un bourdon où luisait une pierre sacrée, ils menèrent les hommes et défirent les Mogoths qui ne réapparurent jamais plus.
Maître An-Drena avait été l’un de ces sorciers revenus parmi les hommes afin de les protéger. Et comme cinq autres, il avait été instruit dans le secret du Monde et de la cité sacrée où siégeait le Grand Conseil de Sorcellerie autour du Grand Mage. Il était le Filleul de Fòwood l’un des six Fils, la progéniture des trois Dragons-sage…

L’arbre du Doyen était un fabuleux spécimen. Son tronc démesuré avait été le témoin de milliers d’années. Mais pas d’écorce sur le tronc nu et blond, non, son aspect grotesque et lisse accentuait sa forme torturée. Dépourvues de feuille, ses branches semblaient à des doigts crispés et épais. De fait, le tronc n’était qu’un puit de lumière dans la demeure du conteur. Toutefois, en cette heure avancée de la soirée, ce dernier avait allumé nombre de chandelles pour le confort de ses invités. Le bois était le principal composant du mobilier. Un bois doux et blond, légèrement parfumé. La pièce ouverte sur le ciel étoilé, était vaste et chaleureuse. Une table imposante en occupait le centre tandis que les coins étaient garnis de lourdes étagères chargées d’objets à la fonction indéterminée. Plusieurs passages voûtés permettaient l’accès à d’autres pièces. Néanmoins, la plupart était les interminables rayons de la fabuleuse bibliothèque du conteur, qui utilisait les racines principales de l’arbre pour s’épanouir.
A présent, l’ébènien se trouvait assis à l’extrémité d’un long banc aux côtés du Doyen. Tous deux regardaient Ilim-Wàl qui dévorait avec une gourmandise non réprimée, le contenu d’une large gamelle.
« Mais avant ces batailles contre ces terribles Mogoths, où étaient-ils passés ? demanda le maître-au-dragon en se tournant vers le Doyen.
– Avec le Grand Mage, je pense. Durant ses voyages à travers le Monde, répondit évasivement le vieil homme en fixant Ilim-Wàl à leurs pieds. Aucun d’eux n’aime parler de leur première existence. Ceux d’avant l’Alliance étaient différents en cela. Oui…ils vivaient en communauté sous la coupe des trois Dragons-sage, les descendants directs de l’Unique.
– C’est d’ailleurs par trois d’entre eux que Mélane a été élevé avant qu’il ne devienne Mélane-Atrisse lors de l’Alliance.
– C’est cela même, maître, répondit le Doyen dans un sourire timide. Les avez-vous appréciées, mes histoires ?
– J’ai beaucoup appris, en effet, le remercia l’ébènien pensif. Alors les Fils des Dragons-sage se sont liés avec les Protecteurs des cités. Tous viennent de la cité sacrée où siège le Grand Conseil de Sorcellerie, composé des sorciers des confréries liées aux trois Dragons-sage.
– Tout a fait, mais seules deux d’entre elles subsistent encore, intervint le vieil homme en opinant de la tête. Combien d’hommes sont nés depuis que Sigùr parcourt Pelimfor ?
– Cette cité d’O semble très importante, n’est-ce pas Ilim-Wàl ? » demanda le maître-au-dragon quand la créature étendit son cou dans sa direction.
Le Doyen observa avec tendresse, l’étranger prodiguer des caresses au jeune dragon. Bientôt, à sa grande surprise, son regard se chargea de nostalgie. Il aurait pu ainsi, succomber aux tentations frivoles des images du passé, mais un regard volé au dragon l’enchaîna à la réalité.
« Ainsi c’est là que vous avez décidé d’aller ? demanda-t-il alors à l’ébènien.
– J’espère seulement y trouver ce que je cherche, sinon, d’autres informations, lui répondit le jeune homme sans le regarder.
– Hum…oui, je m’en doutais », avoua sombrement le vieillard.
Le maître-au-dragon sourit. Avec le bout des doigts, il frotta énergiquement la gueule de sa bête qui enroula affectueusement son cou à son bras. L’ébènien se retourna finalement vers le Doyen.
« Dites, vieil homme, vous ne croyez toujours pas que je suis responsable de ce que vous m’avez montré ? lui demanda-t-il tout en sourire. Je ne suis pas là pour ça.
– Non…ce n’est pas ce que je dis, répliqua calmement le conteur d’une voix profonde. Mais le fait est qu’il n’y a pas de contingence dans l’Ordre du Monde. Et je crains que votre présence ici, dans cette cité en ce jour même, ne puisse ne pas avoir de conséquence.
– Vous savez ce que je cherche, n’est-ce pas ? lui demanda alors le maître-au-dragon l’air entendu. Oui, vous connaissiez son nom, et je ne suis pas certain que ce soit Basth qui vous l’ait dit. Non… Mais que craignez-vous ?
– Je suis l’un des rares à connaître encore ce dragon, je l’avoue… Et pourtant, vous… »
Mais à ce moment, le claquement de plusieurs pièces de bois retentit dans la pièce, et interrompit le vieil homme. Levant les yeux dans l’ouverture béante au-dessus d’eux, le Doyen et l’ébènien virent descendre par l’escalier en colimaçon apparu à l’intérieur du tronc, maître An-Drena, le Protecteur de Garouhane.

A présent, l’ébènien regardait le sorcier aux cheveux dorés observer son dragonnet avec intérêt. Le Doyen et lui, accoudés tous deux à la table, scrutaient les moindres expressions de son visage aux traits aimables. Sa barbe dorée et longue ne laissait pas transparaître son grand âge, et ses yeux pétillaient encore d’une puissante lueur. Il avait posé son bourdon surmonté d’une pierre laiteuse sur le plancher, sans autre distinction. Et comme à son habitude, le sorcier portait son inusable tunique faite d’une épaisse étoffe brune, liserée de vert en qualité de motifs de lierres. Sinon, rien n’aurait pu le différencier d’un homme de Garouhane, hormis sa chevelure flamboyante qui encadrait son visage d’un halo de lumière.
« Ainsi vous êtes le maître-au-dragon, dit le Protecteur en se tournant enfin vers l’étranger.
– Et vous êtes le sorcier de la cité », lui répondit-il non sans le gratifier de l’un de ses fameux sourires.
Jadis, cet homme avait affronté les armées d’obscures forêts, il avait dû voyager dans le Monde, et surmonter de terribles épreuves afin d’être digne de se lier à l’un des Fils et d’accéder au rang de sorcier. Tout cela, le jeune homme se l’imaginait. Etait-ce alors sa voix calme et creusée par les générations de sa longue vie qui l’entourait de mystères ?
Maître An-Drena vint finalement s’asseoir en face de l’ébènien et du Doyen. Ce dernier remplit son gobelet d’une boisson épaisse et parfumée avant d’en proposer à ses deux invités.
« Viendriez-vous des terres du sud ? demanda maître An-Drena quand il eut bu une gorgée à son gobelet.
– Le Bas du Monde, les Territoires Inexplorés et que sais-je encore…? Je ne pourrais l’affirmer, répondit l’étranger avec malice et légèreté.
– Peut-être auriez-vous fait une malheureuse rencontre en nos forêts, et la mémoire parmi d’autres trésors, vous aurait été subtilisée ? Seriez-vous passé par Fest-gor ? Certains sorciers de foires, les meilleurs, sont capables de chanter ce genre de sorts.
– Sans vouloir vous manquer de respect, moi il m’importe peu de savoir d’où je viens. Je dois poursuivre mon chemin, celui dont j’ai rêvé avant de m’éveiller sous la terre de votre clairière.
– Je serais tout de même curieux de savoir ce que sont vos rêves, intervint à ce moment le Doyen.
– Rien qui puisse vous intéresser ou vous concerner. En tout cas, sans rapport aucun avec ce qui se passe avec vos forêts. »
Le Protecteur regarda longuement l’ébènien quand il eut fini sa phrase. Loin de soupçonner chez lui une volonté de dissimuler un sombre dessein, il lui parut évident qu’il était encore ignorant de certaines lois et règles qui régissaient la vie à Vétona.
« Il ne s’agit pas seulement de nos forêts et nos vergers, lui dit-il alors. A Malvigne aussi, Nature subit d’inquiétantes transformations.
– Malvigne, répéta le maître-au-dragon en réalisant qu’il connaissait ce nom.
– Oui…reprit le sorcier en restant attentif aux expressions du visage du maître-au-dragon. Par ailleurs, il y a peu de temps, maître Helmygne, Filleul d’Agastyk…
– Le Déchu ! intervint sombrement le Doyen.
– …a disparu après avoir perdu l’esprit, empoisonné par les relents de leurs forêts, poursuivit le sorcier. Lors de ses derniers jours dans Malvigne, il semblait terrorisé par une force qu’il sentait venir. Rampante, malveillante… »
A ce moment l’ébènien fixa le Protecteur, puis s’abandonna à un fou rire irrépressible. Le Doyen d’abord surpris, sembla s’amuser de sa réaction quand il fit plisser ses rides dans un sourire et jeta un clin d’œil à maître An-Drena, stoïque et patient.
« Attendez…vous ne pensez tout de même pas qu’il s’agit de moi ? demanda l’ébènien quand il reprit enfin son calme. Je viens à peine d’arriver et je me fais déjà accuser…
– Ce n’est pas cela que nous voulions vous faire comprendre, répondit calmement le sorcier.
– Alors de quoi s’agit-il ?
– Voici, Nature est la manifestation de l’Ordre en ce Monde, sachant que tout ce qui est, s’inscrit dans l’Ordre.
– Oui, oui, je sais, le Doyen m’en a vaguement parlé plus tôt dans la soirée.
– Mais voilà, en ces lieux précis que sont Malvigne et Garouhane, Nature s’est chargée d’horreur morbide et menaçante, poursuivit maître An-Drena.
– Je vois, lui répondit le maître-au-dragon qui en fait ne voyait rien du tout, et commençait même à perdre patience.
– Le fait que vous soyez arrivé aujourd’hui, ici, avec ce compagnon, n’est pas dû au hasard.
– Où voulez-vous en venir ? lui demanda le jeune homme subitement suspicieux.
– C’est simple, si vous tenez à trouver ce que vous chercher, il vous faudra partir en quête de la cité sacrée, conclut le sorcier.
– Oui, mais ça je l’avais déjà décidé, répliqua l’ébènien dans un sourire.
– Vous ne comprenez pas, ou peut-être ne voulez-vous pas comprendre, mais je suis intimement convaincu que la cité d’O n’est pas votre but, elle sera votre départ. »
Le Doyen aux côtés de l’ébènien hochait la tête en signe d’acquiescement. Le sorcier semblait avoir exprimer tout ce qu’il avait tenter d’expliquer à l’étranger sans y parvenir. A présent, le sorcier regardait Ilim-Wàl couché aux pieds de la table. Le dragon leva la tête vers son maître, et ouvrit la gueule dans un bâillement infernal, pour découvrir une terrible langue de flamme. Des volutes de fumée s’échappèrent de ses naseaux, puis il replaça sa tête entre ses pattes. Maître An-Drena leva les yeux sur l’ébènien, et surprit sur son visage, une détermination candide, innocente.
« Vous avez rencontré sur le rocher trois jeunes gens, un peu plus tôt dans la soirée ? lui demanda-t-il alors.
– C’est exact », confirma le maître-au-dragon avec un sourire moqueur déformant ses lèvres.
Toutefois son visage devint dur à l’instant où il caressa ses côtes encore douloureuses.
« Ceux-ci doivent partir demain matin pour la cité sacrée, la situation autour de Garouhane devient trop inquiétante pour que nous puissions nous passer des lumières du Grand Conseil de Sorcellerie.
– Je vois, fit le jeune homme en se tournant vers le sorcier. Il semblerait que je sois finalement invité à ce voyage.
– L’Ordre l’a vu ainsi, répondit le sorcier.
– Ou autre chose, intervint sombrement le Doyen. Oui…ce ne doit pas être sans raison qu’un Àrmangon cherche à trouver la cité sacrée. »
Ce fut au tour de l’ébènien d’être surpris et d’observer le Doyen. Le sorcier de son côté, opinait de la tête, s’accordant sur ce que le vieil homme venait de dire.
« Vous paraissez surpris, maître ? demanda le vieil homme à l’ébènien. Mais oui…je l’ai dit, je suis l’un des rares à me souvenir de ces dragons.
– Et il est indéniable que c’est bien vers la cité d’O que vous devez tourner votre quête. Peut-être y découvrirez-vous bien plus que vous ne cherchez », conclut le sorcier.
Sur ces derniers mots, le sage homme aux cheveux d’or, ramassa son bourdon, et la pierre de son extrémité se mit à briller de couleurs iridescentes. Puis, sans un dernier regard vers le dragon qui somnolait aux pieds de son maître, il prit congé.
« Demain matin, au lever du jour » dit-il à l’ébènien au moment où il gravissait les premières marches de l’escalier en colimaçon apparu à l’intérieur du tronc.
Le Doyen invita le maître-au-dragon à passer la nuit chez lui. N’ayant pas d’autre alternative, le jeune homme accepta sans entrain particulier.

Rasant les arbres, l’écrin d’éther était rosé quand apparut le soleil. Silhouettes fantomatiques et fugaces, les lunes jumelles s’effaçaient dans le ciel. Ainsi, dans cette partie du Monde, la végétation était brillante encore alourdie par l’aiguail. Et les escargots couraient lentement sur les pierres moussues et âgées de la cité. Mais les oiseaux étaient discrets dans les feuillages des maisons de Garouhane. Toutefois, non loin de l’arbre nu et blond du Doyen, près du passage qu’ouvrait l’immense rocher vers la forêt, maître An-Drena donnait ses dernières recommandations à sa fille Avanna, à Athis et son frère Boucq-Meter. Quant à l’ébènien et son dragonnet, tous deux se trouvaient dans la clairière et jouaient ensemble sans se soucier de ce qui se préparait. Le matin même, le Doyen avait donné à l’ébènien une curieuse paire d’épées aux lames courtes et recourbées. Dépourvues de garde, leurs poignées étaient si longues qu’il aurait été possible de les saisir à quatre mains. Toutefois leur pommeaux présentaient d’étranges encoches. Mais l’ébènien ne se posa pas de question quand il assembla les deux épées, et fit tournoyer son arme transformée en une double lame maniable et meurtrière.
« Prenez ceci, maître », lui avait alors dit le Doyen en lui tendant une paire de gants blancs.
Jadis, à l’époque où les Premiers et les Dragons-sage entretenaient la Première Entente, un fabuleux papillon volait dans les forêts de Vétona. Les légendes rapportaient qu’il était le guide qui menait jusqu’au mystérieux Champs des Arches, au-delà des Grandes Colonnes. La soie qu’il sécrétait pour son cocon avait pour propriété de devenir tissée, aussi robuste que l’acier. Depuis ces âges immémoriaux, seuls quelques guerriers avisés de la cité de BellyGuèr, étaient encore en possession de tels trésors.

Finalement, l’ébènien alla rejoindre les trois volontaires qu’il devait accompagner dans leur périple pour la cité sacrée. Avanna avait passé son arc en bandoulière et jouait avec l’unique flèche de son petit carquois, en écoutant les recommandations du sorcier. Le Premier transportait, passée en bandoulière dans son dos, une monumentale hache de guerre, tandis qu’une autre, plus petite, pendait à sa ceinture. Quant à son frère, épéiste émérite dans la cité, il avait pour unique arme, l’épée étincelante de son défunt père.
Vint le moment où le Doyen et une femme les rejoignirent près du rocher. Tous deux portaient des besaces pleines de nourriture, et des pèlerines à la capuche brune. La femme alla directement embrasser Athis en le serrant contre son sein. Dans ses yeux se mêlaient tristesse et fierté. Puis ce fut au tour du Premier d’embrasser sa mère, et une larme perla discrètement au coin de l’œil du colosse.
« J’ai confiance en vous, mes enfants. Revenez-moi vivants, dit-elle à ses fils.
– Prends garde à ta voix », recommanda le Protecteur en regardant avec douceur, sa fille Avanna qui se drapait de sa pèlerine.
Ainsi parés, les quatre voyageurs et le dragonnet s’enfoncèrent dans l’une des forêts qui couvraient cette région de l’Île-aux-sorciers, sans que personne ne sache dire quand il les reverrait…

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Chapitre IV

Rencontre funeste hors des sentiers d’une lugubre forêt. De l’incroyable capacité du dragonnet.

Parfois, le soleil éclatait parmi la brume grisâtre comme de multiples lances d’or, et révélait des visages affreux de la masse végétale. Son atmosphère était un bouillon de senteurs que chaque corps, vivant ou mort, exhalait. Une ombre planait au-dessus de leur tête, et le bourdonnement des insectes et les stridences des chants étaient un pandémonium grotesque. Et les crachouillis, les grattements et les courses de créatures mystérieuses et invisibles, étaient de nature angoissante. Ainsi, plusieurs nuits étaient passées depuis que les compagnons de Garouhane cheminaient dans la lugubre forêt. Et une ombre planait au-dessus de leur tête.
« Ca fait quatre jours que nous avons perdu ces maudits sentiers, et toujours rien. Et ce brouillard… se plaignit à un moment, le maître-au-dragon en ramenant sa pèlerine contre lui.
– Reste vigilant et avance ! » le somma Athis de mauvaise humeur.
Boucq-Meter et Avanna suivaient, sans un mot, les deux jeunes hommes à travers les entrelacs de branches et de ronces.
« Je ne suis pas sous tes ordres », bougonna finalement l'ébènien en caressant ses côtes aux souvenirs douloureux.
Réalisant combien l’atmosphère particulière de ces forêts pouvait être nocive pour l’esprit, Boucq-Meter trotta jusqu’à son frère, et lui passa le bras sur les épaules.
« Voici finalement l’heure de nos aventures. N’es-tu pas excité d’être là ? Pouvait-on espérer meilleur prélude que la traversée de ces bois?
– L’endroit rêvé, admit sarcastiquement le maître-au-dragon en retrait.
– Et qui sait, un jour peut-être, notre quête sera chantée sur les vallons fleuris des Grandes Plaines ? Héros promis aux tertres boisés de Pelimfor, poursuivit le colosse en semblant admirer l’image de son fantasme.
– Ca serait plaisant, approuva Athis en souriant également.
– Sans oublier le dragon, l’ébènien et la fabuleuse sorcière qui seront aussi de votre chant, s’exclama Avanna derrière eux.
– Encore faut-il qu’ils soient de notre côté, rétorqua Athis en toisant l'étranger.
– Tout va bien se passer, le raisonna alors son frère. Seuls les exploits héroïques sont éternels.
« Parce qu'ils ont décidé de partir, les Premiers demeurent dans nos souvenirs.
Parce qu'ils ont bravé milles dangers, nous ne les oublierons jamais.
Mynia et Narya ont vu du ciel, des actes de bravoure éternels.
Depuis, quand vient le noir, elles s'illuminent d'espoir.
La vie de paysan n'est rien au milieu des Grands.
Seuls les exploits subsistent comme les jumelles du firmament... » récita solennellement Boucq-Meter.
– Et bien, je me serais contenté de ta vie de paysan, marmonna l’ébènien en observant Avanna qui fredonnait discrètement. Loin de moi l’idée de douter un instant du bon sens de ton père, mais pourquoi n’est-il pas ici avec nous ? Il est bien la seule personne à avoir mis les pieds dans cette cité, non ?
– Et il abandonnerait Garouhane », répondit l’apprentie sorcière en soupirant.
Puis, allongeant les pas, elle dépassa l’étranger, exaspérée devant sa naïveté. Tout à coup, Boucq-Meter se figea, et tendit l’oreille. Son frère l’imita immédiatement en tirant son épée. Le maître-au-dragon fit seulement mine de prendre l’air grave. Et ce ne fut que lorsqu’il vit Avanna mettre une flèche à son arc qu'il réalisa l’imminence du danger.
« Que se passe-t-il ?
– Chut ! le somma Athis.
Plus rien ne bougeait dans la forêt, et les obscurités devinrent subitement plus denses, et l'angoisse mua en silence. Le vent même avait cessé d'agiter les plus hautes branches.
L’épéiste pointait son arme en direction d’un sombre buisson de ronces quand brusquement, une créature difforme surgit d’un fourré.
« Garouark ! » hurla le jeune homme en évitant sa ruade.
La bête fit une rapide volte-face, et déboula sur le colosse qui s'était calé sur ses jambes en serrant résolument son épée. Mais Boucq-Meter fit irruption et le bouscula brutalement.
« Je le veux, il est à moi ! » hurla-t-il en se jetant en avant.
Et il asséna la bête de puissants coups de sa hache meurtrière. Toutefois, l’affreuse apparition, grosse comme un veau, résista rageusement, calée sur ses six pattes. Ses dents grotesques dépassaient de ses hideuses babines d’où pointait un museau poilu et bubonneux. Ce terrifiant assemblage organique se parachevait d’une queue hérissée de pointes urticantes contre laquelle Athis luttait avec peine. Efficace et froide, Avanna décocha plusieurs flèches qui se fichèrent dans son corps.
Seul le maître-au-dragon, pétrifié, ne fit rien. Jamais il n'avait songé que les courbes d’une créature puissent transpirer d’autant d’épouvante. Ainsi il existait des êtres qui exsudaient leur nature. Il réalisa alors qu’elle pouvait être l’atmosphère des combats que le Doyen avait mentionnés, et il entendit les Mogoths chanter en déferlant à travers la forêt.
Les yeux de la bête… Oui, son regard brillait d’une lueur hypnotique. Deux disques luisants, dorés et flamboyants.
Dormir… Non, regarder. Ne pas bouger. Attendre…
Evitant une dangereuse ruade de la monture des hordes infernales, Boucq-Meter alla le trouver et le secoua violemment.
« Jamais vous ne le regardez dans les yeux, jamais. Croisez son regard, et vous mourrez », lui expliqua-t-il tandis qu'il le fixait hébété.
Hélas, ce fut à cet instant qu’un autre garouark surgit d’épaisses broussailles, et vint le percuter alors qu’il s’était interposé entre lui et l’étranger...

Ainsi, au milieu d'une lugubre forêt masquée de voiles épais, Boucq-Meter était assommé contre un arbre. Le maître-au-dragon avait pris la fuite en pénétrant profondément dans le brouillard. Mais bientôt, le cri d’une femme saisit le fuyard. Un puissant coup de queue du second garouark, avait abattu l’apprentie sorcière. Agacé, le maître-au-dragon tira de leurs fourreaux ses deux épées. Puis, serrant ses mains gantées sur leurs poignées, il avança discrètement vers la créature.
Ce garouark-ci était une femelle, bien plus grosse que le mâle qui ruait sauvagement sur Athis. Elle labourait le sol de ses pattes griffues en semblant le défier. L’ébènien emboîta ses lames mais se refusa de la regarder. Sans plus attendre, la bête se jeta nerveusement sur le jeune homme, soulevant poussière et terre.
Avec un curieux sens du combat, le maître-au-dragon asséna méthodiquement, le garouark de coups. Et faisant un rapide roulé boulé qui l’expédia directement sous son ventre, il lui enfonça son arme entre ses mamelles. La créature vomit un hurlement que le brouillard absorba. Mais dans un excès de rage, elle jeta l'ébènien contre un arbre qui, désarmé, vit alors la mort se précipiter vers lui en beuglant sauvagement.
Tout à coup, un effroyable rugissement fit trembler les arbres, et paralysa les garouarks quand d’entre les troncs surgit un terrifiant dragon.
Ses attitudes étaient agression tandis que son faciès perfide était un poison pour la raison. Façonnage cauchemardesque de rage, il semblait redoutable, agile et affamé. Quand la femelle garouark le vit étendre son cou en ouvrant une terrifiante bouche pleine de flammes, elle hésita à fuir. Mais le dragon lui sauta sauvagement à la face sans plus lui laisser de chance.
Au même instant, Athis poussa un cri.
Contre la terre d’un arbre déraciné, il massait ses côtes blessées. Le premier garouark se précipitait pour l’achever, quand miraculeusement, Boucq-Meter remis de son choc, s’interposa en assénant le flan de la créature d’un puissant coup de hache. Toutefois, d’une violente ruade le garouark l’expédia à nouveau dans les broussailles. Mais soudain, le monstre s’écroula en émettant d’affreux gargouillis absorbés par la forêt. A ce moment, retentirent les derniers mots du sort qu’Avanna finissait de chanter.
Dans la discrétion du brouillard, Ilim-Wàl reprit sa taille ordinaire. A ce moment, il vint docilement frotter sa tête contre les jambes de son maître.

Leur visage à tous était marqué par l’épuisement. Et voyant venir à eux l'étranger et sa bête, Boucq-Meter avança lourdement dans leur direction.
« Vous m’avez impressionné, maître, lui dit-il alors.
– C’était avant ou après qu’il n’ait fui ? demanda Athis en nettoyant la lame de son épée sans quitter le dragonnet des yeux.
– Il est revenu.
– Avanna a raison, acquiesça le Premier.
– Ton dragon, poursuivit l’épéiste, un manuscrit dans la bibliothèque du Doyen fait mention de l’histoire des rois d’AeternTerra, et d’une terrible malédiction. Ta bête est semblable à une race disparue depuis des âges... Des dragons légendaires mais maudits.
– Je le trouve pas mal, conclut Avanna en souriant au dragonnet.
– C’est ça… Hâtons-nous de quitter ces lieux, avant qu’ils n’attirent d’autres créatures plus horribles encore, épilogua Athis en cherchant sa besace.
– Mes provisions ! » s'écria le Premier.
Et Athis et le maître-au-dragon furent également dépités lorsqu’ils constatèrent que leurs besaces avaient été vidées. Ainsi, démoralisés, tous reprirent leur chemin à travers la forêt.

Attentifs et silencieux, ils marchèrent longuement parmi une végétation bourdonnante de vie malsaine.
« L’aurais-je un jour contrarié ? Cette cause n’est-elle pas juste et noble ? » songeait Athis en conduisant ses amis au travers des racines hautes et des lianes épaisses entrelacées devant lui.
Boucq-Meter qui observait ses compagnons muets, surprit le regard triste de son frère. Et il savait combien il avait attendu une occasion pour que la cité reconnaisse sa valeur. D’ailleurs, lui-même souhaitait que cette quête les mène au plus près des exploits des hommes d’antan.
«Ne désespérons pas, nous sommes dans une forêt, nous trouverons bien de quoi manger. Ne laissons pas la fatigue et la brume prendre le dessus sur notre moral. Nous sommes vivants, c’est le principal ! » dit-il alors afin de soulager ses compagnons.
Ces derniers s’accordèrent immédiatement à dire qu’il tenait là de bien belles paroles. Dés lors, allégés par leurs futiles babilles, ils poursuivirent leur chemin en direction du nord-ouest…


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Chapitre V

Quand la troupe de Garouhane est conviée à un banquet dans la fabuleuse clairière du roi Boniface. Entrevue inquiétante dans une sombre caverne.

Depuis d’innombrables heures et des jours peut-être, Athis, Avanna, Boucq-Meter, l'ébènien et son dragon s’étaient égarés dans les volutes d’un brouillard froid et épais. Par ailleurs, dès lors que leurs besaces furent dépouillées par de mystérieuses créatures, une fatigue pernicieuse les avait accablés. Mais voici, tandis que de sombres égarements les menaient à penser qu’ils erreraient à jamais en dehors des sentiers de la fabuleuse forêt, ils firent brusquement irruption en un lieu magnifié d'un enchantement naturel.
Les arbres qui isolaient la clairière de la forêt possédaient un tronc à l’écorce blanche, et des feuilles semblables à de petits écus d’or. Entendez les oiseaux chanter ! Et des petits rongeurs gambadaient dans l’herbe veloutée, et parsemée de pâquerettes roses, rouges et violettes. D’agréables parfums embaumaient l’air de cette période tardive de la journée ; la voûte céleste était une palette bleue à l’est, et orangée vers l’ouest. Voyez les lunes phosphorescentes telles deux gigantesques assiettes ! Et voici cinq gros papillons de nuit s’envoler allégrement quand les voyageurs levèrent les yeux au ciel. Ce fut par ailleurs à cet instant qu’ils réalisèrent combien leur marche interminable avait été éprouvante, et méritaient de se reposer.
« Nous resterons ici pour passer la nuit, commanda le Premier.
– N’est-ce pas curieux que cette partie de la forêt ne soit pas envahie par tout ce…toute cette…enfin, derrière nous ? s’inquiéta l'ébènien.
– Profitons de l’éveil des jumelles pour établir notre campement », reprit Boucq-Meter sans prêter attention au maître-au-dragon.

Plus tard, tandis que ces derniers rôtissaient un gibier chassé par Avanna, Athis et l’apprentie sorcière conversaient à l’écart de leur bivouac.
« Regarde ces fleurs. Toutes ensemble forment des motifs, observa l’épéiste en s’accroupissant.
– Je n’en avais jamais vu de telles auparavant, fit son amie en se penchant au-dessus de lui. Je me demande ce qu’elles sont, dit-elle en cueillant une fleur violette et blanche.
– L'ébènien n'a pas tort. Qui sait ? Nous pourrions être sur le territoire de quelque créature aux mauvaises intentions.
– La marche a été longue et la nuit tombe. Mangeons, dormons afin que demain, dès le lever du soleil, nous partions reprendre notre chemin », le raisonna Avanna en mettant la fleur dans ses cheveux.

Depuis, la viande grillée avait agrémenté l’atmosphère d’une odeur de convivialité. La fortune avait voulu que le maître-au-dragon trouve des plantes aromatiques qui poussaient dans la clairière, et que Boucq-Meter découvre également des légumes sauvages ; et tous deux en avaient composé leur maigre dîner. Toutefois, malgré l’heureuse aubaine, Athis demeura inquiet durant toute la soirée.
Plus tard, couché sur le tapis fleuri de la mystérieuse clairière, le jeune homme tentait de s’endormir, et une faim irrépressible lui dévorait le ventre. Près de lui, son frère grognait également.
Mais bientôt, Athis sentit une odeur familière, comme celle d’un ragoût de sa mère. Les lunes éclairaient un ciel sans étoiles quand il devina, à la manière d’un rêve du Monde, plusieurs voix sur un fond musical. Alors il se redressa, cerné par la lugubre forêt, et fut témoin d’une fantastique, et redoutable, apparition.

Parce qu’ils foulèrent les terres du Monde avant l’Homme, les lutins les méprisaient.
Rares étaient les textes qui les concernaient, mais ceux-là mentionnaient toujours leur petite taille, et leur bonnet pointu dont ils ne se séparaient jamais. Seul l'unique et épais sourcil qui couvrait leurs yeux était la manifestation de leur pilosité. Et leurs oreilles pointues et longues étaient capables, jusque dans les entrailles du Monde, d’entendre les démons des Âges Premiers. Mais c’était toutefois leurs nombreuses dents acérées qui donnaient à leur sourire son expression de méchanceté. Expression qui contrastait avec leur bonhomie naturelle, et leur ventre volumineux qu’ils prenaient plaisir d’arborer. Néanmoins, cette apparence manifestait les désirs refoulés du petit peuple des forêts…

A présent, de nombreuses petites huttes avaient surgi de terre. Suspendus aux arbres qui délimitaient la clairière, des lampions créaient une atmosphère de fête champêtre.
L'ébènien ne tarda pas à se redresser également. Emerveillé aux côtés de l'épéiste effrayé, tous deux observèrent les petits êtres qui les ignoraient. Plus loin devant eux, un énorme banquet se préparait où divers musiciens se laissaient aller selon leur inspiration. Et près de torches flamboyantes, sur des braises crépitantes rôtissaient plusieurs pièces de gibier. Les fumets allaient à la guise du vent qui caressait tendrement la clairière. Ce fut certainement pour cela que Boucq-Meter se réveilla en sursautant. L’odeur lui avait chatouillé le nez, et un gros appétit avait alimenté sa faim frustrée.
Instinctivement, Athis lui conseilla de rester discret.
Maintenant, partout dans la clairière, des lutins se matérialisaient bruyamment. Certains naissaient dans un parterre de fleurs quand d’autres préféraient les branches des arbres. Il en eut un qui apparut sur les jambes d’Athis. Mais, conscient du danger qu’ils encourraient, ce dernier garda son sang-froid et ne broncha pas. Ainsi le lutin s’en fut tranquillement, sans se soucier des jeune gens. Cependant, l’un d’eux apparut sur Avanna endormie qui hurla brusquement en agitant les jambes et les bras. Et alors, une douzaine de lutins cessèrent leur activité pour former une ronde autour de l’apprentie sorcière, et se mettre à chanter :
« Fraîche telle la rosée, belle comme une fleur,
Fuyant la forêt et ses visions d'horreur,
Elle s'est arrêtée, en quête de bonheur.
Mais qui l'a invité à venir à cette heure ? demandèrent-ils aux autres lutins de la clairière qui les regardaient danser.
-– Est-ce toi ? reprit en chantant l’un de ceux là.
– Est-ce toi ? enchaîna un autre qui se tenait près du feu.
– Est-ce toi ? répéta un dernier qui parut étonné.
– Mais qui est-ce alors ? reprirent en chœur les lutins de la ronde.
– Est-ce toi ? Est-ce toi ? Est-ce moi ? Mais non ! » s’exclama la clairière toute entière.
Mais à ce moment, les tambours tremblèrent sombrement, et les violons se firent plus grinçants. Soudain l’ambiance de fête sombra dans un crépuscule sinistre quand des lutins s’approchèrent d’Athis, de l'ébènien et de Boucq-Meter. Et ce ne furent pas les « Qui est-ce ? Qui est-ce ? Qui est-ce ? » qu’ils psalmodièrent sur le rythme impie de leur musique, qui rassurèrent les jeunes gens quant à leurs intentions.
Les lutins formèrent une nouvelle ronde autours des trois compagnons, et les deux troupes se mirent à danser.
« A l'heure du repas, le roi n'affectionne pas
D'être dérangé par plusieurs étrangers.
Vous semblez avoir faim, et cela tombe bien,
Jusqu'à demain matin, de belles miches de pain
Accompagneront, ce que nous offrirons.
Mangez ! Mangez ! Terminez vos plats ! firent-ils la voix emplie d’une menace latente.
– Craignez notre roi !» reprirent en chœur les lutins de la clairière.
Et ainsi, sur cette dernière rime, les infortunés voyageurs furent conduits vers la grande table près des bûchers.

De son fauteuil tressé dans les branches d’un arbrisseau à l’écorce blanche, le roi des lutins regardait ses invités en fronçant son broussailleux sourcil. Ses vêtements, taillés avec goût dans un tissu violet pâle, laissaient apparaître son ventre de taille conséquente, et le bonnet d’un vert jade exquis qui le coiffait s’achevait par trois pics courbés. Il sourit à l’ébènien lorsqu'il remarqua que ce denier l'observait à la dérobée, et découvrit deux rangées de petites dents pointues et dorées.
« Un lutin qui se respecte, ne peut supporter à ses côtés, un estomac qui puisse être affamé, fit-il alors avec cérémonie. Cependant, nous, roi Boniface, ne pouvons tolérer de voir vos pas et corps, saccager nos splendides jardins. Ainsi, vous aurez autant de plats que de fleurs écrasées, il est dit ! Et tâcher de tout terminer. Aimerions-nous être contrarié ? demanda Boniface en s'adressant à ses sujets.
– Non, il n’est pas beau de voir le roi courroucé ! » répondirent-ils tous terrifiés.
Alors le roi fixa Athis dans les yeux, et il sembla au jeune homme que, autour de son fauteuil, tout s’assombrissait comme s’il absorbait la lumière et les couleurs.
Et voici que de toutes les huttes, sortirent des lutins portant à bout de bras, de lourds plateaux. Ainsi, ils posèrent sur la table des plats mijotés, de grosses pièces de viandes rôties et grillées, des légumes frais et dodus, de même que des fruits aux formes incongrues. Et des tonneaux de vins, d’énormes miches de pain, des seaux de bière ambrée, et des beignets dorés. Voici la clairière rapidement parfumée des fumets du banquet, et aucun des voyageurs ne put s’empêcher de saliver.
« Nous sommes invités, mangeons ! » s’exclama Boucq-Meter qui, voyant l’entrain avec lequel son frère mordit dans un morceau de fromage, se régala en claquant sa langue contre son palais lorsque ses dents actives le lui permettaient.
L’ébènien qui savourait également de délicieux plats mitonnés, leur servit de nombreuses chopes de vin. Et lui aussi contenta avec soulagement, l’appétit qui le démangeait.

Maintenant, le roi mangeait, buvait et chantait en compagnie de ses sujets attablés. Tandis que certains jouaient une musique entraînante, d’autres continuaient d’amener des plateaux qu’ils déposaient sur la table.
Athis cherchait désespéramment une solution pour faire disparaître la nourriture cependant qu’elle s’amoncelait. Il observa Avanna tentée par des beignets, tandis que Boucq-Meter continuait inconsciemment de manger. Il vit soudain l’ébènien se lever discrètement, et se diriger nonchalamment vers leurs affaires. Celui-ci revint rapidement avec sa besace, et jeta à l’intérieur, saucisson, viande séchée, petits pains et lard…
« Mais bien sûr ! » pesta Athis intérieurement.
Le roi Boniface se mit à ricaner.
« Prends garde à tes actes, ou cela te perdra. Et il se pourrait que la fin que tu souhaites ne soit pas celle que tu crois…» dit-il au maître-au-dragon, depuis le bout de la table.
Mais parce que Boniface ne vit aucun inconvénient qu'ils fissent de son repas leurs provisions, les trois autres imitèrent l’ébènien. Toutefois, un problème demeura quand panses et sacs furent pleins, le banquet avait à peine été entamé.
L'ébènien jeta discrètement un bout de viande à son dragonnet qui dormait en retrait. Celui-ci l’engloutit d’un trait, et se recoucha dans l’herbe, la tête entre les pattes. Son maître lui envoya peu de temps plus tard, un gros morceau de volaille qu’il goba également...

À présent, Boucq-Meter qui avait un gros appétit commençait à être essoufflé. Athis, quant à lui, tassait le plus de nourriture possible dans ses poches. Croquant dans un morceau de pain, il observait le maître-au-dragon assis plus loin. Lui aussi mangeait comme il pouvait, mais il devina sur son visage, des traits inquiets.
« Il va vomir » prédit l’épéiste quand soudain, il le vit sourire.
Derrière lui, Ilim-Wàl se dressa dans un terrible rugissement qui couvrit la musique de la clairière. À la lumière de lampions de fête champêtre, la peau du dragonnet se déchira du bout de sa queue jusque sur le haut de sa tête. Et dans une épouvantable confusion, les lutins détalèrent en poussant des cris de panique. Seul le roi Boniface, resté dans son fauteuil, riait aux éclats.
À présent, une odeur révoltante s’échappait des multiples peaux mortes d’où était sorti un dragon terrible et imposant. L’estomac d’Avanna fut pris de convulsions, et malgré elle, l'apprentie sorcière vomit parmi les restes du repas.
Maintenant, le roi s’esclaffait tandis qu’Ilim-Wàl engloutissait ce qui se trouvait sur la grande table. Lorsqu’il eut terminé, le dragon repu se retira pour s’allonger entre les huttes. Et les lutins affolés, revinrent alors vers leur roi.
« Vous prendrez bien un petit digestif, n’est-ce pas ? » proposa Boniface à ses invités.
Mais voici que par leur mine fermée, les voyageurs signifièrent leur intention de refuser. Libérés d’un piège, ils préféraient tenter leur chance dans la forêt. Le roi des lutins fut momentanément interloqué, mais la colère ne tarda pas à assombrir le haut de son visage.
« Vous n’oseriez pas ? Votre bête a mis notre clairière dans un piteux état ! C’est une sommation, il est dit ! » s’écria-t-il en fronçant son gros sourcil.

Ainsi, après qu’ils eurent redonné à leur village sa splendeur perturbée, quatre lutins emmenèrent les voyageurs infortunés dans le fond de la clairière. Là, se trouvait un lugubre chapiteau. Des branches d’arbres épouvantables le soutenaient, et la brume grisâtre de la forêt l'enveloppait.
« Pourquoi ne fuyons-nous pas ? chuchota le maître-au-dragon à Athis.
– Ici nous ne pouvons rien faire », lui répondit-il alors qu’ils pénétraient sous l’immense tente, guidés par le roi et ses sujets.
A l’intérieur, des torches plantées à terre prodiguaient une ambiance de cérémonie. On fit également entrer le dragonnet au ventre gonflé, tandis qu’on les installait sur de hauts bancs de bois disposés face à une table.
« Restez-là ! » ordonna alors le roi avant de sortir en laissant deux gardes à l’entrée, qui toisèrent le dragon avec méfiance.
« Sur leur territoire, jusqu’à ce que le soleil apparaisse, nous sommes à leur merci, dit alors l’épéiste.
– Sont-ils aussi redoutables que cela ? demanda le maître-au-dragon
– Ce qui est ici est sous leur contrôle, intervint alors Avanna. C’est pourquoi nous n’avons rien vu. Tout est apparu en même temps qu’eux. C’est bien plus que de la…
– Ils viennent », les coupa Athis.
Le roi Boniface revint, satisfait de porter le plateau qu’il tenait à bout de bras. Une carafe raffinée aux courbes élancées, contenant un liquide foncé, y était posée ainsi que plusieurs petits verres. Le roi déposa le plateau sur la table, à côté d’Athis, et trottina à son extrémité pour revenir s’asseoir sur une chaise haute face à l’épéiste. Plusieurs lutins entrèrent sous le chapiteau avec une gamelle lourde et pleine du même breuvage que la carafe. Ils s’en allèrent pouffant sous l’effort, la porter près du museau ronflant du dragon endormi.
Le roi claqua dans ses doigts, l’un de ses sujets apparut sur la table, et servit la mystérieuse boisson. La voici chaude, et son parfum inspirait de douces pensées ! Lorsqu’il eut servi tout le monde, le lutin disparut en emportant carafe et plateau. Et Boniface réjoui, se leva sur sa chaise.
« Ne tardez pas trop à le consommer... A votre santé ! » dit-il avant de boire son verre d’une traite.
Toutefois, son entrain disparut rapidement, quand il surprit ses convives renifler la liqueur. Dépité, il s’assit pour les observer.
Avanna était intriguée par l’odeur de la boisson, parfumée comme un mystérieux bouquet de fleurs ; chaude, son parfum inspirait de douces pensées. Et quelque chose d’hypnotisant se dégageait de sa tiédeur.
« Rien ne peut sentir aussi bon et être mauvais ! » songea-t-elle alors qu’elle succombait aux charmes des volutes blanches de son verre.
Mais derrière eux, Ilim-Wàl émit un brusque grognement. Inquiets, les voyageurs se retournèrent pour le voir laper sa gamelle avec empressement. Finalement, le dragon releva la tête pour observer son maître, avant de se recoucher en ronflant paisiblement.
Et voyant Avanna goûter à son verre, l'ébènien but le sien d’une traite également. Contrairement à ce que lui promettait son parfum, la boisson était insipide et sirupeuse. Elle excita légèrement sa gorge en descendant jusque dans son estomac. Le maître-au-dragon se sentit subitement léger et il lui sembla qu’un coup de vent aurait pu l’emporter. Toutefois l’atmosphère dans le chapiteau se mit à rayonner, et tout lui parut plus éclairé.
Le roi des lutins souriait béatement…
Dès l’instant où sa langue avait lapé le breuvage, la vision d’Avanna avait brutalement changé. Tout, devant elle, s’était effrité en une fine pluie de sable scintillant. Et seules persistaient, tenaces, les silhouettes pailletées de ses compagnons. Athis, quant à lui, tournait la tête de tous les côtés. La fine lame de Garouhane poussa soudainement un hurlement en sautant du banc. Le malheureux avait posé son regard sur son frère endormi sur la table, quand cette image avait envahi un millier de fois son esprit. Mais à cet instant, l'ébènien fut pris d’un violent hoquet, et ne perçut plus que des instantanés de la réalité. Ainsi vit-il en images saccadées, un lutin entrer sous la tente en courant le ventre en avant.
« … altesse … problème … jonquelifér ... devriez … rendre … constater… des dégâts ? dit-il affolé à son roi.
– ... bien il … que … soit notre … aujourd’hui, répondit alors le roi. … devoir … nous … fit ce dernier en sautant à terre. … Vous … buvez … saoul … quitter … clairière … son nez ! » cria-t-il en s’éloignant vers la sortie, accompagné de tous ses sujets.
Dès lors, une ambiance suspecte régna sous le chapiteau. Le maître-au-dragon vit les flambeaux laper l’air comme des langues démoniques, et il devina une peur indicible, de celles qui précèdent les instants tragiques.
Soudain, il eut un effroyable craquement…

Quelque part sur Vétona, une sombre silhouette avançait d’un pas décidé dans l’une des rares grottes qui, depuis l’Alliance, avait subsisté. La longue et riche tunique pourpre qui l’habillait, jurait avec la rugosité et la brutalité des tons de la caverne. Point de visage sous son immense capuche, à l'instar de ses bras et ses mains invisibles sous ses larges manches. Outre les obscurités, il était un brouillard qui gravitait autour d'elle. Une nébuleuse vivante animée d’une volonté indépendante.
La silhouette s’arrêta là où la lumière du soleil éclatait dans la grotte.
Soudain, dans un « pop » retentissant, apparut devant elle un lutin coiffé d’un bonnet vert à trois pics.
« Quel dommage que vous ne puissiez comme nous, profiter de ce beau temps, grinça Boniface en se dirigeant vers une table et deux bancs de pierre aménagés dans un coin sombre de la grotte.
– On vient de m’informer de l’arrivée de nouveaux prisonniers, fit le sombre personnage en s’asseyant.
– De nouveaux voyageurs, répondit Boniface en caressant son ventre. Une piètre apprentie sorcière, un Premier égaré sur notre île. Et un pathétique épéiste de cité jaloux d’un ébènien et de son monstrueux dragonnet.
– Enfin…il s’est éveillé… songea l’autre dans le néant de son capuchon. A nouveau nos projets ont manqué d’être compromis par l’intrusion de groupes isolés ! reprocha-t-il ensuite au lutin.
– Rien de tout cela ne serait arrivé, si vous nous aviez écouté, se défendit alors le roi Boniface. Vous auriez dû tester ces maléfices en des lieux plus éloignés.
– Que cela ne se reproduise plus, répliqua le sombre personnage en se redressant. Sinon nous serons contraint de revoir nos engagements.
– Revoir nos engagements ? Il nous semble que vous omettez un petit détail, répondit le petit être avec condescendance. Nous quittons vos sombres lieux, continua-t-il en ricanant. Les prisonniers sont maintenant sous votre responsabilité, il est dit ! » fit-il en se laissant glisser du banc.
Ainsi, le roi Boniface prit congé, et disparut.

Le mystérieux homme resta à côté du banc, jusqu’à ce que le départ du lutin finisse de se répercuter contre les parois de la grotte. Il s’enfonça ensuite vers ses recoins les plus sombres.
Plus loin dans les ténèbres, il parvint bientôt à un escalier, taillé dans la roche, qui s’enfonçait au plus près du cœur du Monde. Plus tard, il atteignit une portion où ledit escalier faisait un palier avant de reprendre sa dénivellation sur sa droite. Ici, la majeure partie d’une cité ignorée des humains de la surface, s'offrit aux yeux de son sorcier.
Jadis, il avait patiemment escaladé les strates inférieures des entrailles du Monde depuis qu’il avait passé la porte qui s’ouvrait sur les terres inhospitalières qu’un ciel rouge dominait. Peu l’avait explorée, et Thanatlòn était cette contrée qu’il avait quittée. Mais devant lui, l’empilement de tonnes de pierres en un titanesque imbroglio de constructions, écrasait par sa réalité toute reproduction imaginaire. Ainsi, il rentrait présentement d’un voyage qui l’avait éloigné des pierres immémoriales qui, des âges durant, l’avaient abrité. Et la volonté qui lui avait permis de vivre de si longues années allait enfin être récompensée par la concrétisation d’un projet sagement mené.
« Bientôt, l’Œil Rouge du Dragon sera en notre possession», songea-t-il alors.


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Chapitre VI

Quand l’ébènien rencontre Hélöine de Malvigne. Fuite périlleuse dans les territoires souterrains des Oubliés.

Ainsi, ils étaient huit prisonniers dans un cachot baigné d’une pénombre perturbée par des phosphorescences miasmatiques. Parmi eux, une jeune femme adossée contre l’un des murs, oppressée par la clarté crépusculaire, égarée dans ses pensées.
« Le Monde s’abîme vers des aurores sombres tournées vers l’Autre Rive... Mais d’où me viennent ces images, ces sentiments qui envahissent mon esprit, mes songes ? » songea-t-elle quand son voisin, inconscient sur le sol, gémit douloureusement.
La jeune femme se pencha sur lui, et tâta son front.
« Il va bien… » dit-elle rassurée aux autres prisonniers.
Elle s’adossa à nouveau contre la muraille froide de la cellule.
« Trop de choses arrivent depuis un moment », murmura-t-elle pour elle-même tandis que ses pensées lui permettaient de revivre, les derniers événements qui l’avaient conduit à sa situation désespérée…

Voici des semaines plus tôt, quand le vent charriait par les fenêtres de la cité, les senteurs fraîches des pins de la vallée. Le soleil jaunissait les épis des champs de blé, et dans les pacages, des montons tondus mangeaient cependant que d’autres bêlaient. Chez le Protecteur de Malvigne s'était tenue une assemblée privée. Son fils Falisse, accompagné de ses deux amis, les jumeaux Rômias et Pàris, fils du maître d’arme, étaient présents. Elle aussi, Hélöine, la fille orpheline du sorcier disparu, avait été conviée comme deux anciens de la riche cité. Tous s’étaient réunis dans une pièce circulaire, baignée par la lumière du soleil qui pénétrait par le dôme du toit de verre.
« Le Grand Mage est le seul à pouvoir guérir nos forêts, et votre père, avait dit l'un des anciens en s’adressant aux jumeaux.
– Sachez qu’Iskanobo m’est apparu dans mon sommeil », avait avoué à ce moment le sorcier.
Voici une terre craquelée et stérile surmontée d’un ciel rouge, où il avait vu la monstrueuse silhouette d’une citadelle noire semblable à un terrible champignon. Sortant de son ombre, était apparu l’Inflexible Dragon-sage. Se posant devant lui dans un nuage de poussière, il lui avait dit : « Tu es à moi comme je suis en toi, mon dévoué Filleul ; ainsi sorcier et dragon sont liés. Prépare-toi et parcoure les routes du sud-est, car là-bas des voies sont ouvertes… »
« Le chemin qui mène à la cité d’O, passe par le sud-est », avait alors conclu maître Hermice-desol.
Depuis lors, en compagnie de Falisse et des jumeaux, elle avait marché des jours et des semaines dans d’inextricables forêts. Evitant milles dangers, surmontant milles peurs, affamés, assoiffés et désespérés, ils étaient arrivés un soir dans une merveilleuse clairière. La nuit, cette dernière leur révéla un village de lutins. Le roi les avait alors invité à partager son repas, avant de les livrer aux Oubliés qui les maintenaient prisonniers.
Ses rêves incroyables et les enseignements de son père, l’avaient renseigné sur l’incroyable origine de leurs geôliers. Mais l'ébènien, inconscient auprès d’elle, l’intriguait bien plus encore. Car dès l’instant où les gardes avaient jeté son corps dans la cellule, un indéfinissable sentiment l’avait obsédé.

A présent le sombre étranger étendu à ses côtés, se relevait désorienté.
« Comment te sens-tu ? s’inquiéta sans le regarder la jeune femme adossée à la muraille.
– Bien…je crois », répondit-il alors que sa vue s’habituait lentement à l’inquiétant crépuscule.
Levant les yeux, il vit un plafond irrégulier et haut, envahi par une mousse luminescente et verdâtre, et les parois, grises et nues, de la cellule transpiraient d’une terrifiante désolation. Autour de lui, il vit d’autres détenus, et les visages de quatre d’entre eux, lui étaient inconnus.
Deux hommes se ressemblaient traits pour traits. Seules la couleurs de leurs bottes les différenciaient. Malgré leur position assise, les jumeaux dégageaient une allure féline. Leur visage fermé était assombri par le noir de leurs cheveux longs. Il y avait également un troisième homme. Ses vêtements de cuir vert, et ses cheveux blonds drapant son visage fort bien fait, le faisaient sembler à une graminée sauvage. Cependant, une expression méprisante s’échappait de ses yeux mi-clos et de ses lèvres pincées.
Le maître-au-dragon observa enfin la femme qui s’était préoccupée de son état de santé. Son visage qu’il distinguait à présent parfaitement, était orné de deux yeux en amande de couleur claire, habillés élégamment par les boucles rousses de ses cheveux flamboyants.
Mais voici, cette femme, il était certain de l’avoir déjà vu ! Plus l’expression angélique de son sourire se gravait dans son esprit, plus il éprouva la chaleur de son regard. Et sa bouche dessinée par Nature, lui parut telle la chandelle pour le papillon.
Il reluqua sans pudeur, les courbes de la jeune femme accroupie devant lui, protégés de vêtements de cuir foncé qui épousait amoureusement les formes de son corps. Et il se sentit transporté chaque fois que ses paupières s’ouvraient de nouveau pour lui permettre de la regarder. Attiré par elle comme s’il avait été prévu, dans le Grand Songe de l’Histoire des Hommes, que tous deux devaient se rencontrer, elle lui sembla être le but de sa vie, et la cause d’une agonie.
Il tenta de se redresser sur ses jambes en s’aidant du mur contre lequel il s’était appuyé. Mais lorsque ses mains rencontrèrent les pierres nues et humides de la geôle, il tressaillit d’effroi.
« Où sommes-nous ? demanda-t-il malgré lui.
– Dans un cachot, lui dit jeune femme. Je suis Hélöine, fille de Helmygne, Protecteur de la cité de Malvigne.
– En fait, ancien Protecteur ! » intervint le jeune homme en vert affalé dans un coin en retrait.
À cette remarque, Hélöine baissa honteusement la tête.
« Voici Pàris et Rômias, fils de notre maître d’arme Gerdre, poursuivit-elle ensuite en désignant les jumeaux. Et enfin, fit-elle avec cérémonie, notre chef d’expédition, le fils du nouveau Protecteur de la Malvigne la-bien-lotie, Falisse, conclut-elle en désignant le blond.
– Et tous, nous sommes les prisonniers des Oubliés », répondit seulement ce dernier.
Accablé, l'ébènien s’adossa contre le mur.

Dans l’un des coins de la prison, Avanna fixait, malgré elle, le visage de Hélöine.
« Il faut que l’on sorte de là. Il faut que l’on sorte de là », se répétait-elle cependant.
Quand son père l'avait recueilli, il lui avait enseigné que tout était sens dans l’Ordre. Ainsi, il y avait d'abord eu la venue de l’ébènien, la veille de leur départ. Ensuite ce fut les lutins, et à présent ces êtres inconnus qui les maintenaient prisonniers. Elle repensa alors aux récits que le sorcier lui racontait lorsqu'elle était encore enfant. Elle se souvint des aventures qui jalonnaient la vie qui avait fait de lui, l’homme de pouvoir qu’il était aujourd’hui.
Inconsciemment, Avanna sourit un court instant avec nostalgie. Puis finalement, son visage se figea sur une expression de ravissement. Depuis son enfance, elle avait souhaité être l’ultime fierté de l'homme qui l'avait adopté. Et elle avait trouvé dans le chant des sorts, le moyen d’y parvenir. Avec les années, son don s’était éveillé sous les leçons bienveillantes du Protecteur. Maintenant, enfermée dans cette prison, il lui parut évident que son rêve avait été exaucé. Comme l’avaient été les voyages de son père, cette aventure devait lui permettre de montrer sa valeur, et débuter, peut-être, une série qui pourrait faire d’elle, la première sorcière de la Terre Boisée !
« A Malvigne, depuis un moment, un maléfice corrompt nos forêts, fit Rômias pour engager la conversation. Les anciens ne le prirent au sérieux que lorsque le brouillard délétère des bois ravit la raison et la santé de plusieurs hommes de la cité.
– Comme à Garouhane… Mais ça n’explique pas pourquoi nous sommes enfermés ! », répliqua l'ébènien avec humeur.
Rômias se redressa, et s’adossa contre l’un des murs, là où la luminosité semblait plus claire. Puis, il huma l’air autour de lui comme s’il s’empreignait de l'atmosphère.
« Depuis l’Alliance, bien des choses ont été oubliées, reprit-il en se penchant en avant.
– De quoi parles-tu ? intervint Athis à son tour.
– Tous à la surface, nous célébrons ce jour comme l’aube de la nouvelle relation entre l’Homme et Nature. Mais longtemps avant, nos ancêtres avaient pris une grave décision que nous payons aujourd’hui, lui répondit Rômias en baissant les yeux.
– Mais…qu’est-ce qu’il raconte ? demanda l'ébènien.
– Les Oubliés, fit Rômias en désignant la porte de la prison, étaient des hommes. Ceux, contraints par nos ancêtres, de s’exiler au plus profond du Monde, avec la promesse que l’on viendrait les trouver. Mais les âges passant, le souvenir de ces gens et leurs paroles se perdirent avec le temps. Et depuis, les Oubliés attendent de nous faire nous repentir de notre négligence…
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? s’indigna Athis dans son coin. Je n’ai jamais entendu parler de Vétoniens ayant été forcés de s’enfoncer dans le coeur de l’île !
– Merci de me donner raison, fit le jumeau en s’adossant à nouveau contre le mur. Mais réfléchis donc...
– Mais, non. C’est…impossible ! s’exclama à son tour Boucq-Meter.
– C’est exactement ce que je me suis dit lorsque je vous ai vu ! intervint Falisse affalé dans son coin. Un Premier Homme vivant, à Vétona ? Impossible, puisqu’ils en sont partis et ont disparu depuis. Et l’ébènien, cet homme du Bas Du Monde... Sans vouloir te manquer de respect, précisa le jeune homme en s’adressant à l’étranger.
– Je t’en prie.
– L’Homme seul fixe des limites à ce qui peut être, et définit sa réalité, poursuivit Falisse en semblant s’enfoncer plus profondément dans le gris du mur. Cependant, nier les possibilités ne les annihile pas, et fort heureusement l'existence ne dépend pas de notre conscience… Les hommes sages le savent.
– Sais-tu ce qu’est l’Ombre ? demanda alors Pàris au Premier.
– Où veux-tu en venir ?
– Ce qu’il veut dire, continua Rômias, c’est qu’il y avait un sorcier avec ceux qui ont été obligés de descendre dans les entrailles du Monde. Et qui sait ce qui s’y est passé durant tant de temps…
– Les abîmes obscurs renferment les démons de l’origine du Monde, le coupa son jumeau.
– Vengeance et Colère rongèrent son âme durant des âges, tant et si bien qu'il trouva l’Ombre en son cœur, reprit Rômias.
– Impossible ! s’exclama Avanna en s’éveillant brutalement. On ne peut parvenir à l’Ombre. C’est humainement impossible !
– Et c’est quoi l’ombre ? demanda le maître-au-dragon.
– L’Ombre est l'Homme du côté des Dénis, lui dit alors Hélöine.
– Les dénis, répéta-t-il.
– La Réalité impose une facette des choses. Les Dénis sont ce que la Réalité a rejeté, lui expliqua Falisse. C’est ainsi que le Monde est fait. Supposons qu’un sorcier parvienne à atteindre son alter ego des Dénis, et qu’il l'impose à la Réalité. Il devient sorcier et Ombre. Qui atteint l’Ombre, possède un pouvoir noir, nourri par l’égoïsme.
– L'Ombre est l’origine du déclin de la Première Entente, reprit Pàris.
– Comment ça ? demanda l'ébènien.
– C’est l’Ombre qui influença les Premiers à quitter Vétona pour parcourir le Monde, lui répondit Boucq-Meter amer.
– Qui sait ce que le sorcier de cette cité a rencontré dans les profondeurs de Vétona ? reprit Rômias en regardant le sol brut de la prison. N’est-ce pas en des lieux reculés et profonds que reposent les démons qui foulèrent le Monde avant notre ère ? »
Il eut alors un long silence qui eut pour seule réponse la sempiternelle et étrange phosphorescence du plafond.
« Notre bonne vieille île est en sursis… murmura Athis après un moment
– Mais pourquoi nos forêts, et nos cités ? demanda soudainement le Premier.
– Afin de briser l’Harmonie entretenue entre Nature et les hommes depuis l’Alliance, répondit Falisse. Il suffit de la corrompre, et Mélane-Atrisse s’affaiblit.
– Mais…mais comment savez-vous tout ça ? demanda à nouveau le Premier Homme.
– Hélöine nous a mis dans la confidence avant de partir, lui répondit Falisse. Elle a un don particulier...
– C’est à la suite d’une succession d’événements que nous avons découvert cette cité », précisa la jeune femme rousse.
Alors, Hélöine raconta tous les événements qui les avaient mené aux mains des Oubliés. Elle décrivit ses terribles rêves qui l’avaient instruite de l’histoire, et l’origine des Oubliés ; elle raconta la folie de son père, la maladie de maître Gerdre, le conseil de la cité, et la vision de leur sorcier. Elle leur fit également part, de leur longue errance dans les forêts, et des lutins qui les firent prisonniers.
Cependant que la jeune femme faisait son récit, l'ébènien observait la porte de la cellule. Faite de pierre, consolidée de fer, rien n’aurait pu l’ébranler.
« (Ecarte-toi !) » fit brusquement la voix d’Ilim-Wàl dans sa tête.
Soudain, nuage de poussière et fracas de tremblement de terre quand l’un des murs de leur cellule s’effondra. Emergeant du désordre de pierres, l’horrible dragonnet apparut. Toutefois, à l'instant où Hélöine vit la bête, une indescriptible surprise secoua son esprit.
« Serait-ce ton compagnon ? Es-tu un maître-au-dragon ? questionna-t-elle l’ébènien avec insistance.
– J’espère que ce n’est pas un problème », lui répondit ce dernier en se précipitant dans la pièce où Ilim-Wàl avait été retenu prisonnier.
Il y trouva ses lames et les armes de ses compagnons. Et tous s'équipèrent rapidement alors que le dragonnet défonçait la porte de la prison.

Finalement, dans le bruit d’un terrible éboulement de pierres et de fer, la porte céda. S’extirpant de leur cellule, les jeunes gens se figèrent, stupéfaits au milieu du nuage grisâtre et vaporeux de la poussière.
De gros champignons phosphorescents illuminaient un paysage sorti de songes, et lui donnaient une dimension irréelle. La cité des Oubliés s'étalait devant eux, en un enchevêtrement de ponts et d’escaliers. Une faille immense séparait la cité, au bord de laquelle les bâtiments gris et bruts étaient disposés en terrasse.
« Incroyable ! Ce n’est pas possible », se répétait mécaniquement Avanna.
Et de sombres et nombreux tunnels qui perçaient certaines parois, laissaient s'imaginer qu’au-delà de leur noirceur, se trouvaient d’autres édifices tout aussi titanesques que ceux qui se dressaient devant eux. Au loin, tombait une énorme chute de lave qui baignait la cité d’une atmosphère aurorale.
Mais soudain, les prisonniers furent attirés par des bruits qui les firent se retourner. Et longtemps alors, ils regrettèrent d’avoir croisé le regard des créatures grandes et voûtées, vêtues de peaux suspectes, et harnachées d’armes menaçantes qui accouraient. Elles auraient pu être des hommes si leur peau n’était pas translucide. Totalement imberbes et presque chauves, leurs immenses yeux avaient la pupille dilatée et jaune. Et il en eut d’autres qui arrivèrent par l’arrière, protégées, pour certaines, d’armures de fer grinçantes et grossières.
« Ne les laissez pas s’échapper ! » grésilla une voix au fond de la gorge de l’un de ceux-là.
Et une douzaine d’Oubliés se précipitèrent vers les prisonniers, en brandissant leurs armes à l’acier noir et souillé. Mais le Premier Homme sourit en serrant fermement sa hachette dans les mains. Et finalement l’arme meurtrière atteignit son but quand elle se ficha dans le crâne d’un garde qui s’effondra dans un râle rauque.
« Pour Garouhane ! » hurla-t-il en chargeant sur les Oubliés.
Et sa hache fendit plusieurs membres et crânes avant que les autres n’arrivent pour lui prêter main forte. Toutefois, l’ébènien resta à l’écart. Attiré par leurs hurlements, il vit Athis et Falisse faire tourner leurs épées en vociférant des injures à l'encontre des Oubliés. Il put apprécier la précision des flèches d’Avanna qui se figèrent, toutes, dans la poitrine des renforts ennemis qui se précipitaient dans leur direction. Il fut surpris par la ténacité et la détermination de Hélöine qui livrait courageusement bataille. La lame de son épée, souillée par le sang vicié de ces humains dégénérés, transperçait sans égards les côtes et les poitrails à sa portée. A côté d’elle, les jumeaux combattaient singulièrement. Leurs coups étaient prompts et d’une fatale précision.
Soudain, le maître-au-dragon vit accourir une troupe de gardes plus importante et menaçante. Et à la vue de leur imposante stature et de leurs sombres armures, il pressentit qu'ils prendraient le dessus. Ce furent pourtant les renforts et les premiers soldats belligérants qui détalèrent en poussant des cris de terreur, car au même instant, deux grosses boules de feu passèrent au-dessus des épaules de l’ébènien pour embraser les Oubliés qui fuyaient.
« Par ici vous autres ! » cria-t-il à ses compagnons de cellule en suivant son dragon dans le dédale de la cité.

A la suite de plusieurs ponts, après des centaines d’escaliers, ils virent bientôt devant eux, une muraille grande comme une montagne percée d’entrées taillées en arche.
« Toi l’ébènien, où nous conduis-tu ? s'inquiéta Pàris à ce moment.
– Je suis mon dragon ! » donna l’autre pour seule réponse.
Cependant, Ilim-Wàl se hâtait, attiré par les issues fétides qui se découpaient sur la pierre grise. Sans hésiter, tous empruntèrent l’une des entrées, et descendirent les cinq marches qu’elle précédait, mais ils durent s’arrêter subitement, abasourdis et essoufflés.
Une fabuleuse forêt de titanesques piliers de pierres, maintenait une voûte élevée au-dessus de leurs têtes. Les colonnes cyclopéennes, qui se comptaient par millier, avaient pour circonférence celle des plus gros chênes de l’Île-aux-sorciers. Chacune reposait sur une base carrée, haute comme un homme, et l'ensemble, taillé dans la roche d’un seul et même bloc, avait été consciencieusement gravé des aspérités et de la forme caractéristique de l’écorce des arbres. Une bouleversante tristesse transpirait cette forêt stérile et grise. La voûte qu'elle soutenait, envahie par une myriade de champignons luminescents, prodiguait une atmosphère indéfinissable. Et noyé dans des ténèbres surnaturelles, le fond de l’incroyable galerie ne se laissait pas deviner.
Parmi les fuyards, Hélöine reprenaient son souffle en observant l’effroyable dragonnet. Et d’obscurs souvenirs refirent surface à sa mémoire.
« Vous sentez-vous mal ? s’inquiéta Boucq-Meter quand il remarqua la pâleur suspecte de la jeune femme rousse.
– Je…oui merci. Tout va bien », répondit-elle afin d’épiloguer.
Mais il n’en était rien, elle le savait.
Et les tourments de sa raison, mêlés aux pulsions de son cœur, la martyrisèrent intérieurement.
« Peut-être devrions-nous nous séparer ? proposa-t-elle finalement. Convenons d’un rendez-vous.
– Voyons sept nuits pour rejoindre Fest-gor. Passé ce délai, chaque groupe ira de son côté à la recherche de la cité sacrée, dit alors Athis.
– C'est entendu ! acquiesça Rômias.
– Puissions-nous nous retrouver au dehors. Au revoir et bon courage vous autres, fit Falisse.
– Puisse l’Ordre être en votre faveur, mes amis ! » répondit le Premier en les saluant également.
Au milieu de la forêt de piliers, l’ébènien était pénétré de l’inhumanité de ce qui les entourait, sans toutefois prêter d’attention à la compagnie de Malvigne qui s’éloignait.
« Etrange comme endroit, non ? » dit-il alors à son dragon.
Ilim-Wàl se contenta de secouer la tête en déployant ses ailes. Mais déjà devant eux, les compagnons de Garouhane partaient…

La pièce était grande et nue, dépourvue de mobilier. Seul un trône sculpté dans la roche grise jaillissait de l'un des murs. Dans le fond gauche, il était un orifice grand comme une porte qui s’ouvrait sur une autre salle d’où filtrait un mystérieux halo rougeâtre. En proie à une vive agitation, un individu vêtu d’une longue et épaisse robe pourpre, parcourait la pièce. Et toujours un voile opaque et fluide lui gravitait autour.
« Alors les prisonniers se sont finalement échappés, dit le sorcier.
– Comme je l’avais attendu », répondit un autre, invisible.
Et bien que sa voix fût identique à celle du sorcier, elle avait empli la pièce, provenant de partout et de nulle part.
« Et leur sens du devoir les menera vers la cité sacrée, repère des disciples de l’Unique, reprit alors ce qui semblait être l’Ombre.
– Comme tout a été patiemment planifié, se rassura le sorcier.
– Pourtant Moon-téa ne doit rencontrer le Grand Mage avant de n’avoir obtenu de lui ce que je désire. La pierre est ma priorité, sinon même la Prêtresse Rouge restera chimère, gronda l’Ombre en prenant l’aspect d’un œil rouge qui flotta autour du sorcier.
– Et ils pourraient périr durant leur tentative d’évasion », songea alors ce dernier en marchant de long en large dans la pièce.
Et l’Ombre l’enveloppa de volutes obscures et le suivit à chacun de ses pas.
« Il faut le retrouver ! » s’exclama-t-elle une dernière fois avant de se dissiper.
Seul à présent, afin de méditer le sorcier alla s’asseoir sur le trône sculpté dans la roche grise qui jaillissait de l’un des murs …

Bien après qu’elle eut franchi un pont sous lequel coulait une rivière incandescente, la compagnie de Garouhane parvint à une vaste salle où les stalagmites et stalactites formaient d’inextricables méandres labyrinthiques. L’atmosphère y était plus fraîche que partout ailleurs, et de rares champignons luminescents offraient leur lueur. Le temps des hommes semblait s’y être égaré, et seules les pointes des agrégats calcaires signifiaient les siècles qui passaient.
Bientôt, l’ébènien constata qu’ils longeaient un sombre gouffre au fond duquel, il devinait un long serpent d’argent.
« Une rivière souterraine. Mais voilà notre issue : la rivière ! » s’exclama-t-il alors que ses compagnons le toisaient.
Et rapidement, il leur exposa le plan que son imagination avait précipitamment mûri.
« Et ne peut-on pas suivre le cours d’eau de la falaise, simplement ? s’inquiéta le Premier.
– Nous serions à découvert, et nous irons plus vite en volant », le raisonna son frère.
Cependant, Ilim-Wàl était parvenu à la taille adéquate pour accueillir les quatre voyageurs sur son dos. Chacun à leur tour, les jeunes gens se hissèrent entre les ailes et le cou élancé du jeune dragon. Ses écailles, en dépit de son imposante taille, étaient restées vulnérables, et offraient une assise confortable.
« On y va ! » prévint le maître-au-dragon à l’attention de ses compagnons.
Et Ilim-Wàl se laissa tomber du bord du gouffre. Sa chute vertigineuse faillit arracher un cri à chacun de ses passagers lorsqu’ils virent les parois de la falaise, défiler à leurs côtés. Seul Boucq-Meter ne vit rien, car le colosse, terrifié, avait gardé les yeux fermés. Après un moment qui leur sembla l’éternité, le dragon termina son piqué en planant, ou presque, au ras de l’eau.
L’ébènien leva les yeux et devina le sommet semblable à une fine bande aux reflets verdâtres, prisonnier de la cataclysmique noirceur de la roche nue.
Comment avait-il pu voir la rivière au fond de cette falaise si sombre et profonde ?
Brusquement, le dragon fit une dangereuse embardée, car voici de titanesques vers infestant la rivière, qui les attaquaient.
Décochant des flèches qui se plantèrent dans leur corps mou, Avanna facilita comme elle put le vol du dragonnet. Boucq-Meter, quant à lui, daigna assener de redoutables coups de hache, chaque fois que l’une des créatures luisantes et muettes se présenta suffisamment près. Soudain, quelque chose siffla près de l’oreille de l'ébènien, et son dragon poussa un effroyable rugissement qui monta en ronflant vers le sommet. Une flèche était plantée entre deux de ses écailles !
Levant la tête, le maître-au-dragon devina avec effroi une troupe d’Oubliés qui les suivaient du haut de la falaise. Ces derniers sautaient de stalactites en stalagmites à la manière de singes dans des branches, et malgré cela, ils faisaient pleuvoir une myriade de flèches menaçantes.
« Remonte ! » ordonna-t-il à sa bête en arrachant avec difficulté la flèche plantée.
En un instant, Ilim-Wàl atteignit le sommet.
Parmi les cris des Oubliés, tandis que les flèches sifflaient de tous côtés, Avanna se mit subitement à chanter. Et sa voix prit des accents harmoniques différents des chants communs. Et bientôt la mélodie de l’apprentie sorcière couvrit tous les bruits, et envahit tous les esprits. L'ébènien remarqua alors le nuage bleuté et miroitant, apparu sous le corps du dragonnet.
« Mais qu’est-ce que c’est que ça ? s’écria-t-il en proie à la panique.
– C’est Avanna. Calme-toi ! » le rassura Athis.
Partout, les Oubliés dépités, s’éloignaient en hurlant leur mécontentement.
« Ils s’en vont ! se réjouit le maître-au-dragon en retournant vers le Premier. Boucq-Meter ?
– Là ! » fit ce dernier en pointant du doigt vers quoi le dragon se dirigeait.
Devant eux se trouvait une large passerelle sur laquelle patientaient une centaine d’Oubliés. Et voici que sous eux, ils entendirent à nouveau, les cris d’autres soldats qui se hâtaient d’arriver.
« Ilim-Wàl, descends, vite ! » hurla alors l'ébènien.
Le dragon piqua vers le sol en passant entre deux immenses stalagmites où étaient perchés des Oubliés. Il cracha un puissant feu sur les soldats ennemis qui tombèrent en hurlant.
« Là-bas... De la lumière ! » s’exclama soudain Athis en indiquant un éboulis d’où sortait une fine tige plantée dans les ténèbres à la manière d’un fil d’or.
Le dragon se posa enfin sur le sol. Naturellement, le nuage de protection d’Avanna, couvrit leurs têtes. Et les flèches ennemies sifflèrent autour d’eux sans les inquiéter. Alors Ilim-Wàl s’acharna contre la muraille en faisant voler scories et cailloux quand sa queue cognait la paroi. Et des « boom… boom » ronflèrent comme des tambours de guerre quand la poussière s’éleva tandis que tombaient les pierres. Peu à peu, la roche s’effrita, agrandissant le trou salvateur qu’avait aperçu l'épéiste. Le Premier tenta vainement de s’y engouffrer, mais trop étroit pour sa stature, il laissa sortir Avanna qui continuait de chanter.
Ilim-Wàl assura leur fuite quand il cracha sur leurs assaillants, des boules de feu qui les embrasèrent férocement. Cependant son maître se faufilait par le trou, suivi de près par Athis. Boucq-Meter quant à lui, assenait sur la paroi, de puissants coups d’épaule pour déloger une énorme pierre qui l’empêchait de sortir. Après maints efforts, celle-ci s’effondra dans un fracas assourdissant. Voici alors un faisceau de lumière qui absorba l’obscurité, et fit définitivement fuir les Oubliés qui se dispersèrent en poussant gémissements et hurlements...

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Chapitre VII

Piége de cristal et terrifiantes multiplications. Quand le sorcier de l’Ombre rencontre Hélöine de Malvigne et bouleverse Falisse.

Parcourant les grandes salles éloignées de la cité subvétonienne, les compagnons de Malvigne arrivèrent bientôt, en un lieu aux parois couvertes de cristaux. Tous s’arrêtèrent alors, et Pàris tendit l’oreille.
Depuis un moment, il n’entendait plus le cliquetis des armes s’entrechoquant dans la course effrénée de leurs anciens geôliers.
« C’est étrange, fit Hélöine en regardant les parois.
– Tous ces cristaux… observa à son tour Rômias.
– Il n’y a pas un bruit, renchérit Pàris. Comme abandonné, mort.
– Trouvons rapidement une issue », commanda Falisse alors.
Ainsi, enveloppés de mystères et de craintes, ils poursuivirent leur chemin dans ces lieux souterrains. Bientôt, Hélöine nota que les cristaux devenaient plus grands autour d’eux. Si bien qu’il leur fut rapidement possible de s’y voir entièrement. A ce moment, Falisse voulut rebrousser chemin, mais il lui fut impossible de retrouver la voie par laquelle ils étaient arrivés. Partout où ils regardaient, les jeunes gens ne voyaient que leurs reflets déformés et paniqués.
« Vous avez vu ? » souffla soudainement Hélöine, en retenant un cri.
Les végétaux subvétoniens prodiguaient une phosphorescence oppressante. Et, reprenant son calme, la jeune femme conclut raisonnablement qu’elle avait été trompée par le singulier éclairage et les reflets imparfaits.
« Ne restons pas là… » fit Falisse.
Et il conduisit ses amis plus loin encore dans le labyrinthe de cristal.

Mais dans les ténèbres de leurs ombres projetées sur les parois cristallines, les compagnons de Malvigne devinèrent quelque événement terrible. Et la sérénité devint pénible, et le silence se fit pesant quand soudain, retentit le bruit d’un déchirement.
« C’était quoi ça ? » s’exclama Rômias en brandissant déjà son épée.
Mais tous ne virent que leurs reflets déformés, et répliqués par milliers.
« Fuyons !» commanda Falisse en s’enfonçant dans la menace miroitante.
Et ils coururent sans soucis du bruit, car ils ne craignaient plus les Oubliés. Ils avaient réalisé qu’ils traversaient un territoire interdit à l’Humanité. Et la créature qui avait engendré l'horreur dans laquelle ils s’étaient égarés, les terrorisait bien plus que leurs anciens geôliers.
Bientôt, d’effrayants conciliabules enflèrent de tous côtés. Et les jeunes gens se figèrent alors, tenant fermement leurs épées dans leurs mains crispées. Autour d’eux, leurs reflets firent de même en réfléchissant leur frayeur.
Et Rômias hurla.
Alors ses compagnons se tournèrent dans sa direction. Mais ils demeurèrent muets, maintenant victimes de tremblements incontrôlables.
Devant eux, sortait péniblement de l’un des cristaux, une réplique imparfaite de Rômias.
« Je savais que ce n’était pas normal », chuchota alors Pàris.
Et bientôt, tous furent cernés de copies informes d’eux-mêmes, créées des parois de cristal.
« Qu’allons-nous faire ? » demanda Falisse.
Et il ne fut pas surpris de voir Hélöine jeter son arme à terre, sitôt imitée par les jumeaux.
« Il n’y a plus rien à faire, capitula Rômias.
– Soyons patient, recommanda sagement Hélöine.
Alors, les Répliques s’emparèrent d’eux sans qu’ils n’opposent de résistance.
« Chez le sorcier ! » ordonna l’un des Falisse en conduisant son abominable armée vers la cité des Oubliés.
Et Falisse frissonna d'horreur quand il vit combien ces créatures sautillantes ou boitillantes, pouvaient leur ressembler.

Ainsi, ils arrivèrent plus tard au milieu de la titanesque cité subvétonienne. Là, ils passèrent dans des rues où les Oubliés les dévisagèrent d’un regard éteint. Immobiles sur le seuil de leur maison de pierres, ils demeuraient tels des statues de cires ignorées des hommes, abandonnées au temps.
Ils parvinrent enfin à l’immense galerie, et déjà les Répliques les faisait pénétrer dans la salle au trône.
Au milieu de la pièce, se tenait le mystérieux sorcier drapé de sa robe pourpre.
« Enfin, vous me revenez », dit-il aimablement à Hélöine.
L’une des Répliques donna un violent coup à ses compagnons, les forçant ainsi à s'agenouiller.
« Qu’êtes-vous réellement ? » demanda la jeune femme au sorcier.
Mais ce dernier se contenta de marcher de long en large dans la pièce, avant de s’arrêter devant les jumeaux.
« Mes Répliques, ne sont-elles pas de merveilleuses créatures ?
– Elles ont pas mal de défauts, rétorqua pourtant Pàris.
–Certes, j’en conviens… Cependant, je vais envoyer des Répliques identiques aux misérables aventuriers que vous faites, à la rencontre de vos compagnons de geôle qu’ils élimineront. Et aucun disciple de l’Unique, tous terrés dans cette prétendue cité sacrée, ne saura ce que nous préparons. »
A ce moment, Falisse se mit à ricaner, malgré lui.
« Vous êtes bien naïf de croire que l’on ne fera pas la différence entre elles et nous », lui fit alors remarquer le jeune homme en désignant du menton la troupe grouillante et difforme qui attendait dans la Grande Galerie.
Le sorcier de l'Ombre le dévisagea longuement.
« Vous n’avez pas tort, lui dit-il alors. Cependant vous allez me suivre. »
Le sorcier pénétra dans une pièce adjacente à la salle du trône. Les Répliques firent lever les prisonniers, et les conduisirent à la suite de leur maître. La pièce dans laquelle ils furent emmenés, était identique à la première à l’exception des deux étranges objets hauts et plats, recouverts d’un linge sombre, qui flottaient près du sol. Sept Oubliés armés les gardaient.
« Imaginez ce que seront vos Répliques, si je vous plaçais en face de ce cristal-ci » dit alors le sorcier en désignant l’un des objets.
Il tira sur le drap obscur, et découvrit un cristal parfaitement taillé et poli, encadré dans la pierre. Son reflet d’une précision inouïe, était une porte ouverte sur des destinations vertigineuses.
« Restez raisonnable ! » conseilla le sorcier, tandis que Falisse et Rômias tentaient inutilement de fuir.
A ce moment, d’un geste du bras, il suspendit Hélöine dans les airs.
« Laissez-la ! Elle n’a rien fait », supplia alors Rômias.
Mais le sorcier ne fit pas redescendre la jeune femme qui avait perdu connaissance. Falisse cracha à ses pieds.
« Quelle espèce de sorcier étiez-vous ? Pourquoi vous être égaré dans la folie de l’Ombre ?
– Mais de quelle folie parles-tu ? se défendit le sorcier en ricanant. Votre existence à la surface, n’est-elle pas une hérésie ?
– Mais nous n’avons rien fait ! Nous sommes innocents, lui fit alors remarquer Falisse.
– Vos pères nous ont oublié, et nos fils continuent de payer. Mais vous saurez bientôt de quoi je parle, Evéon de Malvigne. »
Et à ce moment, ce ne fut pas la capuche obscure du sorcier qui pétrifia le jeune homme.
« Présentez-les devant le miroir ! » ordonna-t-il finalement.
Les Répliques difformes poussèrent les jeunes hommes pour les mener devant le cristal découvert. Et lorsque se fut fait, les Oubliés les assommèrent.
« Menez-les à la cellule » recommanda le sorcier cependant que les gardes emportaient les corps inanimés des trois jeunes hommes.
Demeuré seul dans la salle, il découvrit le second miroir…

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Chapitre VIII

Des Bâtisseurs et leurs cimetières près de la bruyante Fest-gor. Quand ceux de Garouhane rencontrent ceux de Malvigne dans une auberge.

Ainsi, ce fut dans les hauteurs rassurantes d’un arbre immense, que les voyageurs de Garouhane s'étaient réfugiés. Des branches épaisses et larges offraient une surface praticable sur laquelle ils se reposaient assis ou allongés. Ilim-Wàl, quant à lui, dormait dans les entrelacs de ses grosses racines. Au-dessus de lui pendaient les jambes de son maître qui mordait machinalement dans un saucisson qu’il avait emporté de son séjour chez le petit peuple des forêts. Ses pensées étaient tournées vers sa rencontre avec la jeune femme rousse dans la cellule des Oubliés. Comme le nom de Malvigne lui avait paru familier chez le Doyen, l’adorable visage de Hélöine ne lui était pas étranger…

Le matin suivant, les compagnons de Garouhane traversèrent une nouvelle forêt de Vétona. Durant la période où les rayons du soleil filtraient entre les feuilles des arbres élancés et épais, ils durent traverser une clairière où n’avait poussé qu’un curieux arbuste. Haut comme un enfant, il n’était qu’un tronc droit pourvu de quatre à cinq branches sur lesquelles pendaient une ou deux longues excroissances gélatineuses. Athis, Boucq-Meter et Avanna devinrent subitement soucieux.
« Sacrilège ! hurla l’apprentie sorcière en frappant d’une flèche, la main de l’ébènien qui voulait saisir l’une des choses gélatineuses.
– Qu’est-ce qui te prend ? maugréa-t-il en caressant honteusement sa main gantée.
– On ne touche pas les dépouilles des Bâtisseurs ! » répondit Athis effrayé.
Le maître-au-dragon observa Avanna et Boucq-Meter qui restaient silencieux. Une peur palpable s’était emparée d’eux.
« Les Bâtisseurs, hein ? Mais que sont-ils ?
– Ils ne sont plus, lui dit Athis. Mais leurs édifices ont survécu bien après l’Alliance. Ils ont usé de la science interdite pour ériger Fest-gor.
– La science interdite ? répéta l’ébènien intrigué.
– Les anciens même, ne la nomment pas, répondit alors Avanna.
– Ils étaient des plantes ? » reprit l’autre en désignant l’un des arbres.
L’épéiste de Garouhane ne put réprimer un sourire moqueur.
« Les Bâtisseurs ont été maîtres d’arcanes qui abusaient Nature. Fest-gor est une cité unique. Et la nature de leurs dépouilles, à l’image de leur savoir, reste une énigme que tout homme ne veut raisonnablement pas percer. Car il est des choses que l’Humanité se doit d’ignorer…
– Quoiqu’il en soit, la présence de ces cimetières, signifie que nous approchons de la cité », fit Avanna en dépassant le maître-au-dragon.

A présent, le soleil déclinait au-dessus de la forêt dans laquelle la compagnie de Garouhane marchait. Parmi les arbres de cette localité de l’Île-aux-sorciers, il était une pierre extraordinaire à la forme particulière qui s’élevait au-dessus de la canopée. Elle semblait à un titanesque pavé étiré vers le ciel, et ses quatre faces étaient percées d’une multitude d’ouvertures, où se reflétait sur des carreaux de verre, la lumière de l’astre des journées qui se couchait.
Dans la forêt, à mesure qu’ils s’en rapprochèrent, les jeunes gens perçurent une clameur qui leur parvenait au-delà des arbres imposants dressés devant eux. Rapidement, ils devinèrent à côté du premier, d’autres édifices semblables mais aux dimensions moindres.
« Voici donc les constructions éternelles des Bâtisseurs », songea le maître-au-dragon alors qu’ils débouchaient au devant d’une clairière qui donnait sur les fortifications de la cité.
En plusieurs endroits, le mur, victime des âges, s’était effondré et avait laissé une végétation sage pénétrer là d’où s’échappaient des chants et des éclats de voix violents couverts par des musiques entraînantes.
« Nous y voilà enfin ! s’exclama le Premier Homme avec un large sourire. De la bonne chair et une bonne couche.
– Un bain, murmura Avanna dans son coin.
Curieusement, dés l’instant où l’ébènien avait aperçu l’imposant bâtiment gris percé d’innombrable fenêtres, un indescriptible sentiment s’était emparé de lui. Et un malaise inexprimable le poussait à vouloir rester hors des murs croulants de la cité. Les clameurs et la musique qui leur parvenaient au-delà de la vieille enceinte, avaient des accents d’obscénité qui le faisait frissonner.
Le ciel au-dessus de lui s’était rapidement assombri comme pour accompagner ses pensées, et les lunes en quartier partiellement masquées par des nuages effilés, éclairaient comme elles pouvaient, la porte voûtée qui faisait office d’entrée.
Cependant, suivant ses compagnons de route, il passa sous l’arcade ouverte, et pénétra enfin dans Fest-gor. Mais il se figea, terrifié par le sol recouvert d’une substance noirâtre, indéfinissable, qui lui fit effroyablement penser à du sang.
Car Vétona, blessée par la science interdite des Bâtisseurs, avait suppuré cet enduit durant des âges, et englué la terre où étaient édifiés les constructions cubiques et impies de ses tortionnaires. Les seuls endroits épargnés par l’abjecte noirceur, étaient des aberrations de terre battue où la végétation volontaire essayait, tant bien que mal, de prospérer en touffes d’herbe insignifiantes.
Mais passé cette première surprise, ce fut la population de Fest-gor qui déconcerta l'ébènien. Une effervescence moite et malsaine régnait dans la cité. Coupe-jarrets à la mine patibulaire, voleurs, prestidigitateurs, dresseurs d’animaux, saltimbanques ou troubadours, médiums et guérisseurs, au milieu desquels se mêlaient hommes et femmes excités par les alcools ou autres concoctions d’herbes bon marché, et aveuglés par des plaisirs interdits, composaient la majorité de la population.
Et des hurlements de douleur répondaient aux cris d’allégresse que poussaient certains hommes. Et la musique prenait des accents sinistres dans des lieux plus sombres que d’autres. Pourtant, son dragon et lui furent longuement dévisagés lorsqu'ils passèrent la porte voûtée. Et il en fut de même pour le Premier Homme. Et bien qu'on ne leur signifiât pas ouvertement la singularité de leur présence, ils furent tous trois observés avec incrédulité et insistance.

Enfin une grande place se découvrit à eux. Des cracheurs de feu y livraient une bataille lumineuse contre des magiciens de foire qui faisaient pleuvoir des myriades de particules scintillantes, tandis que des musiciens faisaient danser les ours et les panthères des dresseurs d’animaux.
Sans hésiter un instant, Athis alla vers une construction dont l’enseigne grinçante ajoutait au violon d’un vieil aveugle édenté qui faisait danser un chat tigré, des notes plus désagréables encore, que celles qu’il tentait de jouer.
Dès lors que la porte du Cul-de-jatte Sautillant se referma derrière eux, l’atmosphère feutrée de l’auberge les enveloppa, et ils en furent immédiatement rassurés. Si l’extérieur de Fest-gor était resté comme les Vétoniens l’avait trouvé, l’intérieur des bâtisses qu’ils avaient investi, avait été adapté leur confort. Voici une grande salle lambrissée, au sol recouvert d’un parquet brillant qui réfléchissait les flammes de la multitude de chandelles qui brûlaient. Plusieurs tables et bancs composaient l’essentiel du mobilier, et peu de client y était attablé. Au fond de la salle se trouvait un escalier de bois ciré, éclairé par des lampes à huile. Il était un immense comptoir derrière lequel s’affairait l’aubergiste, un gros bonhomme à la mine rougie et aux traits gonflés. Derrière lui, un second escalier descendait vers ce qui semblait être la cuisine.
« Vous reste-t-il deux chambres vacantes ? » lui demanda Athis en s’approchant du comptoir.
Quand il vit le Premier, derrière lequel dépassait le crâne rasé de l'ébènien, à côté de qui se balançait le long cou de l'effroyable dragonnet, le gros homme hoqueta à plusieurs reprises.
« Et bien ouais ! finit-il par répondre en postillonnant. J’peux même t’donner deux avec vue sur la grand’ place. Comme ça, tu pourras r’garder les feux d’artifices sans risquer de t’faire voler. Mais le dragon compte pour un. »
Athis se retourna, et demanda conseil auprès de son frère. D’un regard, le Premier admit qu’était là une honnête proposition.
« Entendu, dit l'épéiste un déposant trois pièces d’or sur le comptoir. Et préparez-nous un bon dîner, demanda-t-il en prenant les clefs que lui tendait le tenancier.
– Pour sûr, fit ce dernier en mordant avidement dans chacune des pièces. Tout c’que vous voudrez, Messire. C’est au cinquième étage…

Les couloirs qui menaient aux chambres étaient silencieux. L’odeur que dégageaient les chandeliers accrochés aux murs, était un agréable parfum empli de familiarité.
Lorsque Boucq-Meter ouvrit la porte de la première chambre, il surprit un oiseau posé sur l’un des lits. Mais sa surprise mua brusquement en inquiétude.
« Un borcrak ! s’exclama Athis qui regardant sous le bras de son frère, et le bouscula afin de chasser le funeste volatile.
– Il faudra rester sur nos gardes, recommanda le Premier en prenant finalement possession des lieux.
Pendant ce temps, Avanna escortée par le maître-au-dragon, entrait dans la chambre qui lui avait été réservée. Le mobilier de la petite pièce se composait d'un lit, une table et une chaise près de la fenêtre, une malle et un long bac à bain qui se trouvait dans un coin, derrière un paravent.
« Tout semble tranquille, observa l’ébènien.
– Il semblerait.
– Bon et bien, comme tout va bien, je vais rejoindre les autres alors.
– Enfin un bain… fit la jeune femme à côté du bac sans plus se soucier de lui.
– Tu es sûre que pour Ilim-Wàl, ça ne te dérange pas ?
– Vous seriez trop à l’étroit autrement. Il sera bien là, avec moi », répondit-elle en caressant le long cou du dragon qui s’était approché d’elle.
Ilim-Wàl étira son corps en poussant un grondement de satisfaction, tandis que de la fumée sortait de ses narines.
« (Ouvre l'œil !) » lui demanda son maître en s’éloignant dans le couloir.
Boucq-Meter et Athis étaient absents quand il pénétra dans sa chambre. Cependant, sur l’une des trois couches, deux oiseaux noirs le fixaient avec insistance. Et leurs trois yeux retinrent toute son attention. Rapidement, le maître-au-dragon sentit une fatigue sournoise endormir son corps et sa volonté. Après un court instant, ses paupières se fermèrent, et il alla s’allonger près des deux oiseaux qui l’attendaient…

Dans la grande salle à manger du Cul-de-jatte Sautillant, Athis et Boucq-Meter s’étaient déjà attablés. L’aubergiste avait apporté à leur table, un pichet de vin rouge, un pain chaud à la mie moelleuse et à la croûte croustillante, et du fromage afin qu’ils puissent attendre leur dîner.
Alors que le Premier se servait un énième verre de vin en croquant dans un morceau de pain, la bouche pleine de fromage, Athis regardait vers l’escalier qui menait aux étages.
« Je vais voir ce qu’il fabrique, dit-il à son frère en se levant.
– Hum… Entendu. Je crois que je vais commencer sans vous. »
Mais déjà Athis gravissait les escaliers en direction des chambres.
« Dépêchez-vous ! » entendit-il hurler le Premier Homme qui tranchait dans une volaille rôtie que l’aubergiste venait à peine de déposer.
Dans le couloir du cinquième étage, les chandeliers accrochés aux murs, prodiguaient une douce atmosphère. D’épais tapis étendus sur le sol, étouffaient le bruit de chacun des pas de l’épéiste. Maintenant devant la chambre qu’il partageait avec l’ébènien et son frère, le jeune homme retint sa respiration, et tendit l’oreille.
Pas un bruit, comme il l'avait pressenti.
Mettant la main sur la poigné de cuivre, il ouvrit timidement la porte.
« Par l’Ordre… Arrière ! Arrière ! hurla-t-il en se précipitant vers les oiseaux posés sur le corps pétrifié du maître-au-dragon.
– Que s’est-il passé ? demanda ce dernier libéré de l'envoûtante emprise.
– Des borcraks. Porteurs de mauvais présages... C’est la seconde fois ce soir… Je ne comprends pas », fit Athis en prenant la direction de la porte.
Il quitta précipitamment la pièce, laissant seul son compagnon. Quelques instants plus tard, il passa la tête par l’ouverture de la porte.
« Tout va bien, Avanna finit de se préparer, et descend nous retrouver » dit-il alors.
Tous deux quittèrent finalement la chambre, et rejoignirent Boucq-Meter qui dînait de bon appétit.
– Où étiez-vous passé ?
– Des borcraks, encore… répondit sombrement Athis.
Et l’épéiste raconta au Premier, dans quelle position il avait trouvé le maître-au-dragon.
« Mais que fait Avanna... ? » demanda Boucq-Meter à la fin du récit de son frère.

Dans le couloir du cinquième étage, une curieuse comptine s’échappait de l’une des chambres. L’apprentie sorcière terminait de se préparer. Assise sur la malle, elle enfilait ses bottes tandis que les accents de son chant charmaient le dragonnet.
Finalement, bercé par le sort d’Avanna, Ilim-Wàl s’abandonna au sommeil. Sa captivité, son évasion, ses combats, et sa blessure l’avaient épuisé. Ainsi, il ne put voir de ses yeux de dragon, les murs de l’auberge suppurer un nuage invisible et sombre. Et il ne vit pas non plus la sinistre brume repoussée autour de l’apprentie sorcière qui sortait de la pièce. Par ailleurs, plus bas dans la salle à manger, le brouillard porteur de malheurs fut également écarté autour d’Athis, du Premier et de l’ébènien…

Ainsi, plus tard, laissant Avanna dîner en compagnie du maître-au-dragon, Athis, et Boucq-Meter allèrent trouver le propriétaire pour obtenir une nouvelle chambre, et glaner des informations sur la cité sacrée.
« Ah tiens, c’est curieux et pas commun ça ! d’exclama le gros homme au visage rouge. J’pensais pas qu’j’avais d’telles bestioles chez moi. Et aujourd’hui, c’est la s’conde fois qu’on m’demand’ des renseignements au sujet d’cette cité ! fit l’aubergiste à Boucq-Meter.
– Et peut-on savoir qui vous a demandé ces renseignements ? lui demanda Athis intrigué.
– ‘Sont just’ là ! » répondit l’aubergiste en pointant son doigt épais en direction d’un coin de sa salle à manger.
Il leur désignait quatre individus encapuchonnés, installés à l’une de ses tables. Et voici Athis et son frère traversant la salle à manger pour aller à la rencontre des quatre clients attablés.
« Bonsoir », fit l’épéiste de Garouhane lorsqu’il se tint devant le premier des étrangers.
Et ce fut Rômias se découvrit en tirant sur sa capuche.
« Avanna, ce sont ceux de Malvigne ! » cria le Premier à travers la salle.
Ravis, l’ébènien et la jeune femme s’empressèrent de les rejoindre.
« Alors, quand êtes-vous arrivés ?» demanda Hélöine quand ils prirent place à leur table.
Boucq-Meter prit l’initiative de conter leur fuite. Et aavec force détails et autres fioritures de son invention, il s’attarda longuement sur le vol à dos de dragon, ce qui fit sourire ses compagnons. Cependant, Avanna nota l’intérêt discret que portait le maître-au-dragon à la jeune femme aux cheveux rouges et cuivrés.
« Pour nous c’est bien plus étrange, dit enfin Falisse.
– Comment ça? lui demanda Athis.
– Et pourquoi pas ? intervint le maître-au-dragon.
Mais Athis lui jeta un regard noir auquel l’étranger répondit par un sourire railleur.
« Je me souviens, continua Falisse, d’un paysage de miroirs. Je vois nos reflets, j’entends le cliquetis des armes ennemies...
– Quelque chose est sortie…des miroirs, reprit Pàris. Et…rien… Nous nous sommes réveillés dehors, vivants. »
Athis demeura circonspect. Le souvenir des borcraks dans sa chambre lui revint à l’esprit, et, observant Avanna, il remarqua son regard suspicieux à l’encontre de Hélöine.
Maintenant il redoutait quelques malheurs planant au-dessus de ses compagnons et lui. Toutefois, ne voulant éveiller les soupçons de ceux dont il se méfiait, il attendit de se retrouver seul avec Boucq-Meter et l'ébènien, afin de leur faire part de son pressentiment.

Aussi, bien plus tard, tandis que de la fenêtre ouverte de leur nouvelle chambre, les pétarades des feux d’artifices des sorciers de foire, ajoutaient leurs sonorités agressives au brouhaha infernal de la cité, Athis détailla-t-il ses sentiments à ses compagnons.
« Hum…je suis de ton avis, avoua Boucq-Meter.
– Et moi, de ne pas conclure trop vite, fit l'ébènien en s’allongeant sur l'un des lits. Car si ce que tu dis est vrai, qui sont-ils alors ? »
Avanna qui les avait accompagné, fixait le maître-au-dragon.
« Trop de choses sont suspectes, intervint Athis. Souvenez-vous de qui nous à proposer de nous séparer.
– Hélöine, répondit machinalement l’ébènien. Mais il me semble que tu n’étais pas contre sa proposition, au contraire, se hâta-t-il d’ajouter.
– Et alors ? rétorqua l’épéiste agacé.
– A mon sens, nous devrions faire comme si nous ne nous étions aperçus de rien, proposa-t-il alors. Changer brusquement de comportement risquerait de les prévenir de notre méfiance. »
Avanna ricana en jetant un regard glacial à l’ébènien.
« Oui mais toi, pourras-tu le faire ? lui demanda-t-elle alors.
– Je ne vois pas où tu veux en venir.
– Sorcière ou pas, les femmes savent user de charme. Fais attention à cette Hélöine, elle ne m’inspire pas confiance, lui recommanda Avanna.
– Les lutins nous ont trompés une première fois, reprit Athis. N’oublions pas les borcraks. Si l’Ombre est là, nous avons tout à redouter. »
Là-dessus la conversation trouva sa conclusion, et tous gagnèrent leurs couches respectives.

Plus tard dans la nuit, l'ébènien méditait les paroles d’Avanna. Et il lui fut impossible de trouver le sommeil. Après un long moment, il se redressa sur son lit, et observa ses compagnons assoupis. Puis il se leva et se rendit à la fenêtre, sans bruit.
Il vit Fest-gor, bête géante aux tentacules immenses, et ses rues à la foule si dense. Il se pencha pour s’aviser de qui se trouvait devant l’entrée de l’auberge, car il entendait grincer encore, les cordes de l’instrument du vieil aveugle au chat tigré. Et le voici agréablement surpris de constater que dehors, seule parmi d’autres, se trouvait Hélöine.
Celle-ci, levant la tête, le vit et lui sourit.
Ainsi, tous deux se retrouvèrent dans la salle à manger de l’auberge. Cependant, tandis qu’il la regardait, l'ébènien devina des nuances dans les boucles cuivrées de la jeune femme qui avait éprouvé son cœur dans le cachot crépusculaire des Oubliés. Et son regard lui parut moins lumineux, ses lèvres moins attirantes. Mais soudain, Hélöine lui prit la main, et la garda dans les siennes, froides. Alors, tandis qu’elle lui souriait, avec plaisir et courtoisie, le jeune homme tenta de les réchauffer…

Dans l’une des chambres du Cul-de-jatte Sautillant, Rômias, Pàris et Falisse ne trouvaient pas le sommeil. Leurs yeux ouverts, fixaient le plafond au-dessus d’eux quand soudain, leur corps exhalèrent une brume opaque…
Et ce fut à cet instant précis que dans la salle à manger, Hélöine s’évanouit dans les bras de l'ébènien sans qu’il n’aperçoive la vapeur noire qu’elle suppurait…


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Chapitre IX

Comment la compagnie de Malvigne parvient à s’échapper de son cachot, avant de disparaître.

A présent, voici de profondes obscurités mangées par des luminescences putrides, dominant quatre prisonniers prostrés sur le sol rugueux d'un cachot lugubre et froid. Un grondement sourdait de l’un des murs de leur geôle, et avait mené leurs esprits fatigués vers de funestes idées.
« Le sorcier t’as appelé Evéon tout à l’heure, remarqua Pàris à un moment en se tournant vers Falisse.
– Il connaît mon nom, répondit l’autre, livide.
– Mais...mais comment ?
– Je m’interroge également, avoua Falisse. Mais il ne s’agit pas de moi. S’il connaît mon nom, alors l'Ombre connaît forcément le nom de mon père… »

En dépit du bruit, Rômias appuyé contre le mur qui grondait, s’était assoupi. Et le sommeil l’avait conduit jusqu’à l’époque où son frère et lui étaient encore inconscients des dangers qui les guetteraient.
Ainsi se vit-il suivre son père qui partait chasser avec d’autres hommes de la cité. Et il sentit à nouveau l’odeur du sous-bois à la surface mousseuse où les feuilles mortes et brunes se faisaient transpercer par de vaillantes pousses vertes. Il entendit aussi les chants des oiseaux invisibles dans le branchage fourni des arbres, tandis que la senteur fraîche des épineux de la vallée l’enivrait.
Voici Malvigne, unique cité construite sur les Nouvelles Collines. La vie y était agréable et le quotidien paisible et calme. Les hommes qui la peuplaient, se souciaient peu de ce qui pouvait se passer au-delà de leurs murs, au contraire des autres cités qui avaient développé un commerce entre elles. Le bétail qui paissait dans les pâturages verts et vastes de Malvigne, leur fournissaient du lait, de la viande, du cuir et de la laine de bonne qualité et en grande quantité. Les champs de céréales étaient ensoleillés toute l’année, et les récoltes abondantes. Les forêts limitrophes leur prodiguaient le bois dont ils avaient besoin, et les mines de fer exploitées par leurs ancêtres leur avaient permis de correctement s’équiper. La prospérité de Malvigne était telle, que les autres cités l’avaient surnommée « la-bien-lotie ».
La Larme, puissant cours d’eau, coupait les fortifications est de la cité. Or voici Rômias et Pàris, armés de cannes à pêche, lors d’un bel après-midi d’été qui se rendaient vers un bras de la rivière où ils étaient certains de ne pas être dérangés. Toutefois, il était précisément l’endroit que Falisse, âgé alors d’une dizaine d’années, avait choisi pour s’adonner aux plaisirs de la baignade. D’ailleurs, libre de toute entrave vestimentaire, le garçon nageait déjà dans l’eau claire de la rivière.
Finalement, les jumeaux assoupis sur la berge, ne remarquèrent pas que leurs lignes avaient douloureusement piégé l’intimité d’un garçon qui hurlait. Mais fort heureusement, ce dernier réussit à se défaire des crochets qui ne lui était pas destiné.
Et voici Pàris sentant à nouveau la caresse des herbes folles sur son visage, alors que son corps s’était accommodé de la mollesse du sol. Ce fut à ce moment qu’une goutte d’eau tomba sur son front. Ouvrant brusquement les yeux, il surprit au-dessus de lui, un garçon trempé et nu. Ce fut à ce moment qu’une autre goutte tomba sur son front…

Pàris ne rêvait plus. Et se redressant dans la pénombre de sa cellule, il sentit sous ses doigts, ses cheveux mouillés.
« De l’eau ? murmura-t-il alors en observant le mur contre lequel il s’était reposé.
– Qu’est-ce qu’il y a ? s’inquiéta Rômias.
– Il y a de l’eau, répondit son frère en bondissant sur ses jambes.
– Et alors ? demanda Hélöine.
– Ecoutez… »
Et dans la pénombre crépusculaire, les quatre compagnons surprirent la conversation rauque que tenait la sentinelle postée devant la porte de leur prison. Mais sinon rien ne leur sembla particulier, pas même le grondement sourd qui leur parvenait depuis son origine profonde.
A ce moment, Pàris éclata de rire, et quelque chose dans cette manifestation embarrassa ses amis.
« Par l’Ordre, calme-toi donc ! lui demanda Falisse redoutant que le mal de maître Gerdre ne se soit embrasé chez l’un de ses fils en ces lieux enfouis.
– Ecoutez le grondement, fit Pàris avec sérieux. Ne connaissez-vous rien de comparable? Notre Larme ?
– Mais oui, réalisa alors Falisse.
– Là, juste à côté de nous, se trouve une rivière souterraine. La roche doit être suffisamment érodée pour que l’eau puisse perler. Il nous suffirait peut-être de pousser sur plusieurs de ces rochers pour…
– Fuir par la rivière » conclut Hélöine en s’acharnant déjà lesdites pierres.
Aussi, baignés de l’atmosphère de leur prison des profondeurs de la terre, les quatre amis de Malvigne poussèrent-ils ensemble les pierres du mur le plus humide. A plusieurs reprises, les jeunes gens s’écorchèrent, pourtant leur volonté de s’échapper les mena au-delà de leur douleur.
Leur espoir de fuite prit bientôt les teintes éteintes du crépuscule qui les baignait quand soudain, Hélöine trouva une pierre qui offrit une moindre résistance. Tous leurs efforts se tournèrent sur cette dernière, et finalement le pan du mur céda en découvrant une ouverture sombre par où la rivière s’introduisait dans la cellule.
Toutefois, les gardes au dehors entendirent l’éboulement suivi de clapotis incroyables. Intrigués, ils ouvrirent prudemment la porte, et l’eau se déversa à leurs pieds en les empêchant d’y pénétrer. Les compagnons de Malvigne n’attendirent pas plus longtemps, et se jetèrent dans la rivière, nourrissant la folle attente que celle-ci les sorte d’affaire.

Mais rester à la surface fut une épreuve épuisante, et mainte fois ils manquèrent de se noyer, car la fraîcheur de l’eau transit rapidement leurs membres.
Fort heureusement, la lumière apparut enfin, éclatante comme un nouveau jour. La clarté blême des lunes sur leur front, marqua la fin de leur périple parmi les remous du sombre boyau. Ainsi, les jeunes gens nagèrent sans difficulté jusqu’à l’une des rives, et, épuisés par leur évasion hasardeuse, tous s’affalèrent sur le sable sec de la berge. Maintenant, au-dessus d’eux, le ciel brillait des milles feux des étoiles.
La douceur de l’air, haleine réconfortante du Monde, était une caresse sur leur corps détrempés, et l’ivresse de la liberté si agréable qu’ils ne tardèrent pas à s’endormir. Excepté Pàris qui observait le paysage autour de lui, et ne vit rien qui puisse le rassurer. Aussi loin qu’il porta son regard, il ne dicerna rien qui ressemblât à une forêt. Seulement des pierres et des rochers, en tas ou éparpillés. Le jeune homme se tourna vers ses compagnons endormis. Déjà le vent doux de la nuit séchait leurs vêtements, et rien ne pourrait plus les tirer de leur sommeil.
« Même le désert de sel de D’Elphemyte, ne ressemble pas à ça » songea-t-il en se redressant.
A présent, relativement éloigné de la rivière, il observait son environnement dans la nuit claire. Le panorama restait inlassablement le même, et n’était qu’une monotonie plane, parsemée de tas de pierres.
Finalement, il retourna sur ses pas.

Maintenant que ses amis et lui avaient échappé aux Oubliés, ils devaient trouver la cité sacrée, et prévenir le Grand Conseil de Sorcellerie de l’existence du sorcier de l’Ombre.
« J’espère qu’ils auront réussi à fuir », songea-t-il en ayant une pensée pour les compagnons de Garouhane qu'ils devaient rejoindre à Fest-gor.
Mais alors qu’il passait près de l’un des amas rocailleux, il dut éviter par un incroyable réflexe, la chute de plusieurs pierres.
« Et bien… » souffla-t-il en regardant les cailloux au sol avant de se remettre en marche.
Mais la berge et la rivière miroitante apparaissaient devant lui quand il eut soudain la sensation que l’obscurité se faisait plus dense et noire.
« Où êtes-vous ? » hurla-t-il alors dans la nuit.
Car voici, là où il avait laissé ses amis, il ne se trouvait plus personne ! Et seul l’écho nocturne lui renvoya son appel.
Le vent se mit à souffler, et le clapotis de la rivière devint agaçant.
Soudain, près d’un gros tas de roches, une silhouette bougea dans la pénombre. Pàris s’y précipita, toutefois, il ne trouva rien de particulier, exceptés des rochers et des pierres éparpillées. Et le vent se mit à souffler.
Désespéré, le jeune homme s’adossa contre le tas de roches.
Absorbé par ses pensées, il ne réalisa pas que, sans un bruit, le tas contre lequel il s’était appuyé, se transformait. Finalement, ce dernier prit la forme d’un homme de pierres qui l’assomma d’un revers de la main. Le vent se mit à souffler, et tandis que Mynia et Narya l’observaient silencieusement, l’homme de pierres prit Pàris par la jambe et le traîna en aval de la rivière…


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Chapitre X

Substitution de cristal dans une auberge hostile ; brume noire et chanson. Rencontre avec un vieillard.

Durant cette nuit bruyante de Fest-gor, à l’auberge du Cul-de-jatte Sautillant, le maître-au-dragon affolé, entrait dans sa chambre en portant le corps inanimé de Hélöine.
« Que s’est-il passé ? lui demanda Boucq-Meter à peine éveillé.
– Elle a perdu connaissance !
– Installe-la sur ton lit ! le somma Athis. Met’ va chercher ses amis. Je descends chercher de la liqueur. Tu restes ici ! »
Sans un mot, l’ébènien obéit et coucha Hélöine sur le lit. Lorsqu’il se retrouva seul en sa compagnie, il lui prit la main.
Dehors la fête battait son plein, et plusieurs fois les éclats des feux d’artifice révélèrent de terrifiantes perspectives de la femme immobile. Par ailleurs, maintenant qu'il regardait se traits paisibles, son évanouissement soudain lui parut curieux. Et l’ébènien se souvint alors, des soupçons d’Athis et des propos d’Avanna.
Ce fut à cet instant qu’il entendit des éclats de voix provenant d’étages inférieurs. Et quelque chose dans cette manifestation bruyante, éveilla chez lui un sentiment de panique.
Mais voici, Hélöine ouvrant les yeux, se redressa sur le lit. Et le maître-au-dragon manqua de tomber de sa chaise, tellement il fut surpris.
« Tu vas mieux ? » balbutia-t-il tandis qu’elle se levait.
Cependant, la jeune femme resta muette et extirpa son épée de son fourreau.
L’ébènien eut juste le temps de se protéger avec sa chaise, et le coup de la furie vint couper net l’un de ses pieds. A ce moment, des bruits terribles lui parvinrent de l’autre côté de la porte de sa chambre quand brusquement, celle-ci s’effondra sur le sol. Athis fit alors irruption. Il brandissait fermement son épée, et l'ébènien remarqua immédiatement sa lame ensanglantée.
« Cours prévenir Avanna, je m’occupe d’elle, commanda-t-il.
– Si tu y tiens... bougonna le maître-au-dragon en jetant au visage de Hélöine, la chaise qu’il tenait encore dans les mains.
Et il sortit rapidement de la chambre.
« A moi Garouhane ! entendit-il le Premier hurler, tandis qu’il se dirigeait vers la chambre de l’apprentie sorcière.
– Il ne manquait plus que ça, marmona la jeune femme d’un ton bourru quand l’ébènien l’eut prévenu.
– Boucq-Meter est en bas, vite ! » dit-il à Ilim-Wàl qui fit battre ses ailes en baillant.
Et le dragonnet sortit de la pièce sur les traces de son maître. Un terrible éclat de verre brisé retentit jusque dans le couloir. A ce moment, l’épéiste apparut dans l’encadrement de la porte.
« Elle a sauté », dit-il seulement quand il les vit dans le couloir.
Mais trois clients de l’auberge surgirent de l’escalier, et Ilim-Wàl cracha une violente volute de flammes. Finalement, Athis et le maître-au-dragon durent enjamber leurs corps qui se tortillaient douloureusement, pour rejoindre le Premier.

Maintenant la promiscuité était trop importante pour qu’Ilim-Wàl vienne en aide à son maître qui transperçait la jambe de l’aubergiste avec l’une de ses lames, tandis qu'il parait de l'autre, son coup de hachoir. Et quand Avanna les rejoignit enfin, les paroles du sort qu’elle chantait, furent couvertes par le tumulte du combat.
« Ilim-Wàl, on descend ! Boucq-Meter, suis-le ! Avanna vas-y aussi. Athis et moi, on ferme la marche. Allons ! » ordonna le maître-au-dragon, en faisant siffler des coups d’épées rageurs.
Le dragon croqua deux hommes qui bloquaient le passage, puis prit l’escalier en se précipitant vers la salle à manger. Dans la grande pièce, il fila derrière le comptoir, et descendit les marches qui menaient à la cuisine au sous-sol. Mais à peine y pénétra-t-il, qu’il fut capturé dans un sombre filet. Et les Répliques des jumeaux qui l’attendaient, l’assommèrent sans pitié. Avanna elle-même fut maîtrisée quand la Réplique de Pàris l’envoya contre une pile de tonneaux de vin.
« Rage! » hurla le Premier en déboulant sur Rômias.
Mais Pàris vint aider son jumeau, et Boucq-Meter fut assailli des deux côtés. Athis surgit finalement dans la cuisine, et se débarrassa de Pàris, d’une parade rapide et efficace. La Réplique se brisa dans un cri strident, en une multitude de cristaux. Au même instant, Falisse fit son apparition, et engagea le combat contre l’épéiste.
Maintenant, ce dernier se démenait comme il pouvait, mais la Réplique faisait pleuvoir ses coups avec une force incroyable. Et l'ébènien accourait pour prêter main-forte à Boucq-Meter, quand il se retrouva soudain face à Hélöine.
A cet instant, un cri strident retentit. Aux pieds du Premier, il était un tas de cristaux. Quand il vit la furie rousse face lui sourire sardoniquement, il marcha lourdement vers elle en levant sa hache.
« Attends ! » le pria instinctivement l'ébènien.
Mais Boucq-Meter fit tomber son arme au travers du visage de la jeune femme qui se brisa dans un cri. Au même instant, Athis se débarrassa de la Réplique de Falisse.
« Quittons l’auberge, proposa le maître-au-dragon.
– Avanna n’est pas bien, remarqua le Premier en soulevant le corps inerte de l'apprentie sorcière. Il faut qu’elle se repose. Tout comme votre bête », le prévint-il alors.
L’ébènien découvrit seulement le pitoyable état de son compagnon. Son cou palpitait faiblement alors que sa langue de feu sortait de sa gueule. Ses ailes quant à elles, étaient sujettes à d’inquiétants tremblements.
Posant sa tête sur ses jambes, l’ébènien vit ses yeux s’ouvrir timidement. Le dragonnet poussa soudainement un grognement, et redressa son cou avec vigueur. Ilim-Wàl se remit sur ses pattes et secoua ses ailes.
« ( Tu vas bien ?) lui demanda son maître.
(– Oui…)
– Il faut trouver un endroit pour se reposer, murmura l’ébènien inquiet.
– Et où veux-tu aller ? lui demanda l’épéiste agacé.
– Sortons d’abord d’ici », répondit-il en observant le Premier qui portait Avanna sans connaissance.

Ainsi, ils empruntèrent la porte de service qui les conduisit à l’extérieur de l’auberge, dans une ruelle nauséabonde. A son extrémité sombre, il était des poubelles que fouillait consciencieusement un vieillard misérable, esseulé.
« Alors maître, que faisons-nous ? » demanda Athis avec une curieuse intonation dans la voix.
Surpris, l’ébènien observa un moment l’épéiste. Et son attitude de même que son regard lui apparurent comme lors de leur rencontre au sommet du rocher de Garouhane.
« Je ne sais pas, avoua-t-il cependant. Il nous faut un endroit pour se reposer en paix.
– Mais ici c’est Fest-gor ! s’emporta furieusement Athis.
– Aurais-tu un problème ? lui demanda l’autre en faisant un pas vers lui.
– Surveille tes mouvements, l’ébènien », siffla l'épéiste en caressant le pommeau de son épée.
Boucq-Meter, qui s’occupait de l’apprentie sorcière, nota bientôt le changement d’ambiance autour d’eux. La ruelle s’était assombrie et ils respiraient des relents d’événements tragiques. Délaissant Avanna, il tenta vainement de raisonner les deux hommes énervés.
« Me calmer, mon frère ? Regarde autour de toi. N’est-ce pas là, notre amie inconsciente, étendue à côté de la bête infernale de cet ébènien ? N’est-ce pas depuis son arrivée, que nos vies sont en danger ? Les borcraks ! ils accompagnaient le sinistre messager, poursuivit fiévreusement Athis en pointant du doigt l’ébènien consterné. N’est-il pas un traître ? Répond donc, démon ! Que faisais-tu avec la fille aux cheveux rouges ?
– Je vois… répondit le maître-au-dragon avec un rictus excédé. N’est-ce pas pour cette raison que tu as quitté ta cité ? Ne rêvais-tu pas de gloire et de combats ? »
Dans son coin, là où Avanna inconsciente ne chantait plus, Ilim-Wàl vit Athis tirer son épée pour frapper son maître, et le dragonnet rugit férocement. L’ébènien, Athis et le Premier Homme, qui se retournèrent ensemble, reçurent alors frontalement une puissante volute de flammes. Hurlant de terreur, les jeunes gens tentèrent de se protéger, mais le feu qui lécha leur corps ne les brûla pas. Et bientôt, ils constatèrent que de leurs innombrables pores sortait un épais brouillard…

Plus tard, Athis et l’ébènien s’excusèrent gauchement des mots qu’ils s’étaient échangés alors que leurs esprits étaient empoisonnés par la brume ensorcelée. Mais fort heureusement, leur altercation était passée inaperçue.
« Moi, je puis vous aider. Si vous le désirez ! » entendirent-ils alors du fond sombre de la ruelle.
Les trois hommes et le dragon constatèrent que c’était le vieillard-des-poubelles qui venait de leur adresser ces paroles.
« Peut-on savoir qui vous êtes ? demanda Boucq-Meter en se dirigeant vers lui, la hache à la main.
– Un pauvre aveugle qui n’intéresse personne, mais qui s’intéresse à tout, répondit l’autre en passant sa main dans d’infâmes cheveux noirs.
– Du calme, Met’, fit son frère. Comment voudrais-tu nous aider, vieil homme ? demanda-t-il ensuite avec méfiance.
– Vous cherchez un endroit où vous reposer. Je connais un tel lieu, maître. Si vous le désirez, je puis vous y conduire.
– En l’échange de quoi ? Car je suppose que cela ne se fera pas sans contrepartie, répliqua le maître-au-dragon.
– De quoi manger, si vous le pouvez. Et de la compagnie... »
Quand Boucq-Meter se tourna vers Athis, ils croisèrent leurs regards dans une concertation mutuelle.
« A mon avis, et il vaut ce qu’il vaut, on devrait lui faire confiance, proposa l'ébènien.
– Pourquoi ça ? se renseigna alors l’épéiste.
– Ce n’est qu’un mendiant…
– De toute façon, on a que ça pour ce soir, et il faut qu’Avanna se repose, acquiesça Boucq-Meter.
– Alors nous te suivrons, vieil homme », finit par conclure Athis.

Aussi, à la suite du vieil aveugle, quittèrent-ils la sombre ruelle quand un lugubre hululement s’éleva derrière eux. Terrifiés, pas un n’osa se retourner. Près des poubelles de la ruelle qu’ils venaient de quitter, un couple de borcraks, noirs comme le sol brillant de la cité, se chamaillait…


Posté par stonernaim à 16:18 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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